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ADN : de l’importance du protocole d’extraction
Article mis en ligne le 12 août 2017

par Auteur invité

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Un nouvel article de mon correspondant généticien, portant cette fois sur les méthodes désastreuses de prélèvement des échantillons par l’équipe de Thierry Jamin.

Introduction

Les dernières communications de Gaïa TV, organisées par Jaime Maussan, éphémère partenaire de Thierry Jamin, ne reprennent pas les résultats des analyses d’ADN déjà réalisées (http://www.nurea.tv/wp-content/uploads/2017/07/Rapport-analyses-C14-et-ADN-au-0507017-Alien-Project.pdf). Elles semblent plutôt vouloir mettre en scène la « démonstration » par l’imagerie médicale de la nature extraterrestre du matériel biologique présenté.

Un choix tactique qui semble au moins justifié sur un point : la génétique n’est pas le point fort des parties en présence. Il serait trop long de (ré-)expliquer toutes les erreurs commises ici dans la mise en œuvre de la démarche expérimentale. On peut citer brièvement, pêle-mêle :
- pas de question claire à l’origine de l’analyse (s’agit-il de comparer, de mettre en évidence des propriétés intrinsèques ?) ;
- des postulats hasardeux (présence d’ADN dans du matériel supposément extraterrestre) ;
- pas de planification de l’échantillonnage, aucune collecte de métadonnées (tout au plus sait-on qu’on collecte indirectement par l’intermédiaire d’un mystérieux Mario, dans un endroit et selon un protocole indéterminés) ; ceci ruine à l’avance toute interprétation des résultats et élaboration d’hypothèses explicatives ;
- l’utilisation d’outils moléculaires peu appropriés (kit microsatellites d’investigation policière), manifestement sans connaissance pour l’interprétation et l’analyse.

Pourtant, même si l’on oubliait ces multiples erreurs, une seule suffirait à dénoncer l’amateurisme du projet. D’un point de vue purement technique la manipulation d’ADN, a fortiori ancien comme c’est le cas ici, implique de nombreuses précautions qui n’ont pas été prises.

1. Études basées sur l’ADN ancien

1.1. Méthodes, matériel, questions explorées

On parle d’ADN ancien dés qu’il s’agit de matériel en collection âgé de quelques siècles ; à l’autre extrême, on considère que 100 000 ans est la limite d’âge maximale à laquelle on peut espérer récupérer de l’ADN, s’il est demeuré dans des conditions exceptionnelles de conservation (température <15°C ; concentration salines stables ; pH neutre).

Les premières percées dans la caractérisation de ce matériel délicat (voir 1.2.) ont été réalisées dans les années 80, par clonage (introduction du fragment d’ADN dans une souche microbienne, pour son maintien et sa multiplication), purification de l’ADN, et séquençage à bas débit (également dit « Sanger »). L’invention de la PCR (polymerase chain reaction ou amplification en chaîne par polymérase) en 1986 a donné une alternative à ces fastidieuses étapes initiales. La PCR a donné accès à de vastes jeux de données de séquences courtes (e.g. marqueurs de l’ADN mitochondrial), ou d’autres types de marqueurs polymorphes (e.g. microsatellites, basés sur le polymorphisme de taille). Ce sont ces deux types d’approches qui ont été utilisées par l’institut Inkari sur les échantillons de « momies » et réalisées par les laboratoires Paleo-DNA au Canada et ICM au Mexique (respectivement, marqueurs de l’ADN mitochondrial et microsatellites). Il faut noter que depuis quelques années, le séquençage haut débit permet de déchiffrer au minimum de larges parties d’un génome, et donc de s’affranchir d’éventuels échecs d’amplification rencontrés avec des marqueurs ponctuels.

Toutes ces méthodes peuvent être appliquées à des échantillons d’ADN ancien de terrain, d’intérêt archéologique ou fossile, ou à la valorisation de collections conservées dans les musées. Pour la plupart, ces études portent sur des questions relatives à la taxonomie (i.e. l’assignation à des classes distinctes, ou taxons, au sein du vivant), la phylogénie (l’étude des relations génétiques entre ces taxons) et la génétique des populations (distribution et variation de la diversité génétique).

1.2. Problèmes spécifiques rencontrés

Du point de vue technique, l’ADN ancien est un matériel biologique qui pose plusieurs difficultés au généticien.

1.2.1. La fragmentation

Ce problème est évoqué très brièvement dans le compte rendu du laboratoire Paleo-DNA (« La différence de 1% [d’identité] est due à des lésions de l’ADN entraînant une incompatibilité »). Si l’on considère l’ordre d’un chromosome humain, une molécule d’ADN est un polymère, qui, quand il est à l’état intègre, peut inclure des millions de sous unités (242M de bases azotées pour le chromosome humain 1) pour un total de centaines de millions de noyaux carbone. Ces molécules sont suffisamment grosses pour être visibles à faible grossissement en microscopie optique.

Les nombreuses liaisons chimiques dans ce polymère sont sujettes à une dégradation continuelle, par divers mécanismes chimiques. Dans les cellules vivantes, cette dégradation met en jeu des mécanismes de réparation moléculaire ; une fois le tissu mort, elle se poursuit jusqu’à dégradation complète de l’ADN. À cela s’ajoutent des dégradations mécanique, chimique (mise en contact avec des solvants ou détergents) ou thermique auxquelles peut être soumis l’ADN. Les méthodes d’extraction d’ADN elles-mêmes induisent ce type de dégradation lorsqu’il s’agit de rompre les membranes de la cellule et du noyau.

Enfin, la structure des cellules n’étant habituellement pas préservée dans le matériel ancien, l’ADN est soumis à la dégradation par des enzymes spécifiques (les « DNAases ») qui sont normalement confinés dans des compartiments séparés de la cellule.

La quantité d’ADN total qu’on peut espérer récupérer d’échantillons anciens est donc faible (< 200µg / g). Mais la qualité l’est également : une étude pionnière de Pääbo (1989) a mis en évidence une taille moyenne comprise entre 100 et 200 bases, et une longueur maximale d’environ 500 bases. Cette taille est à comparer avec celle des marqueurs que l’on utilise habituellement lorsque qu’on étude le polymorphisme de séquence (e.g. 214 bases pour le marqueur mitochondrial Cytochrome oxidase I).

Pour les marqueurs basés sur le polymorphisme de séquence (e.g. HVR1 de l’ADNmt), lorsque la région contenant le marqueur n’est disponible qu’à l’état fragmenté, l’amplification peut échouer. Ceci pourrait expliquer le résultat obtenu par Paleo-DNA avec le marqueur 12S (« A DNA sequence could not be produced for the universal 12S mitochondrial region from both samples »), même si bien d’autres raisons peuvent être avancées pour un échec de PCR. Pour les marqueurs basés sur le polymorphisme de taille (e.g. microsatellites), la surabondance de petits fragments peut engendrer un « bruit de fond » de petits fragments ; l’absence des grands fragments ; et l’amplification indésirable de petits fragments sans signification biologique. Les résultats du laboratoire ICM évoquent ce problème (voir Quelques remarques sur les analyses ADN des "momies" de Nazca).

Le problème est moindre avec le séquençage haut débit, ces méthodes nécessitant obligatoirement une étape de fragmentation.

1.2.2. Cas particulier de l’ADN mitochondrial

Le problème de la fragmentation est également moins important concernant l’ADN mitochondrial. La mitochondrie est considérée comme le lointain vestige d’une (endo)symbiose d’une cellule libre à l’intérieur d’une cellule hôte. L’ADN mitochondrial, issu du génome de l’endosymbiote, est une toute petite fraction de notre génome, répliqué de façon autonome par rapport à l’ADN dit chromosomique. Il se présente sous la forme de petites molécules circulaires, dont chaque cellule possède de très nombreuses copies. C’est pourquoi il est très abondant dans les extraits d’ADN humain, et demeure souvent la dernière partie exploitable du génome dans les ADN très anciens et dégradés. On peut y voir l’explication du succès tout relatif des analyses de Paleo-DNA par rapport à celles d’ICM, les microsatellites étant localisés dans l’ADN chromosomique.

1.2.3. La contamination par autres sources d’ADN

Ce point a déjà été abordé en partie abordé (voir Nouvelles de Nazca). Dans des échantillons exposés à l’environnement extérieur pendant de très longues durées, d’innombrables sources de contamination sont possibles. Et quand bien même ils en seraient indemnes, le problème se pose aussi au laboratoire où l’ADN humain est fatalement abondant.

Lors de l’amplification de l’ADN par PCR, les différentes sources d’ADN sont susceptibles de servir de matrices pour les enzymes de réplication (i.e. l’ADN polymérase) et rentrent ainsi en compétition. Or il a été montré que des sources d’ADN récentes, souvent de meilleure qualité, peuvent donner d’aussi bon résultats qu’un ADN ancien même à des concentrations 1000x inférieures (Pääbo 1989). La contamination conduit donc au pire à ne récupérer qu’une information non désirée, et, au « mieux », à une forte ambiguïté du résultat, car les deux sources contribuent au signal généré par le séquenceur. Ceci pourrait expliquer le résultat ambigu trouvé pour l’échantillon « main » par Paleo-DNA (voir ADN mitochondrial et momies "aliens").

1.2.4. Les substances chimiques parasites

La perte de l’intégrité de la cellule engendre des mélanges de composés (bio)chimiques qui interagissent ensuite pendant de longues périodes. Ceci engendre des situations inhabituelles par rapport à celles rencontrées avec du matériel frais.

Par exemple, on peut observer dans les matières carnées anciennes la formation de complexes chimiques associant sucres et protéines (la réaction de Maillard), peu solubles dans les solutions aqueuses utilisées en extraction et PCR. L’ADN qui s’y trouve piégé doit être dégagé avec des manipulations supplémentaires.

On rencontre aussi souvent de fortes quantités de molécules inhibitrices pour les enzymes de la PCR, comme l’hydantoïne issue de la dégradation de l’ADN lui-même.

Références :
- Burrell, A. S., Disotell, T. R., & Bergey, C. M. (2015). « The use of museum specimens with high-throughput DNA sequencers ». Journal of human evolution, 79, 35-44.
- Geigl, E. M. (2002). « On the circumstances surrounding the preservation and analysis of very old DNA ». Archaeometry, 44(3), 337-342.
- Hofreiter, M., Serre, D., Poinar, H. N., Kuch, M., & Pääbo, S. (2001). « ANCIENT DNA ». Nature reviews. Genetics, 2(5), 353.
- Pääbo, S. (1989). « Ancient DNA : extraction, characterization, molecular cloning, and enzymatic amplification ». Proceedings of the National Academy of Sciences, 86(6), 1939-1943.
- Rohland, N., & Hofreiter, M. (2007). « Ancient DNA extraction from bones and teeth ». Nature protocols, 2(7), 1756.

2. Recommandations pour les protocoles d’échantillonnage/extraction de l’ADN ancien

2.1. Besoins en ADN

En fonction de la taille du fragment à amplifier, une quantité de l’ordre de 100ng d’ADN est nécessaire pour le succès de la PCR, avec les méthodes classiques (en séquençage haut débit, la quantité est supérieure).

La qualité de l’extrait recouvre à la fois la concentration en ADN, la présence de substances chimiques indésirables, la dégradation de l’ADN ; on vise habituellement une concentration de l’ordre de 50ng/µL, entendu qu’il s’agit d’ADN peu fragmenté et que la quantité d’inhibiteur reste compatible avec une PCR.

Ceci correspond à une quantité de matériel biologique de l’ordre de 1g. S’il en fallait davantage, la PCR ne pourrait être utilisée dans de nombreuses situations, par exemple en entomologie, où le matériel total n’excède pas toujours ce poids.

Bien sûr les prélèvements portent préférentiellement que sur des tissus riches en cellules (dans les extraits de dents, ce sont les parties non minérales qui sont visées).

2.2. Précautions nécessaires

Cette partie inclut des règles propres aux études sur l’ADN ancien, et d’autres plus générales appliquées quel soit le type d’ADN. Les règles sont tout d’abord d’ordre préventif ; il s’agit d’optimiser la qualité et quantité d’ADN en amont.

- Locaux distincts dédiés à l’extraction/prélèvement et la PCR. On considère les pièces dédiées à la PCR saturées d’ADN contaminants, l’amplification en produisant par définition de grande quantité. On les distingue donc des pièces pré-PCR où la quantité d’ADN environnant doit rester minimale. Idéalement, on y trouve des dispositifs de filtration d’air et de contrôle de pression.

- Protections corporelles : gants, blouses, masques (c’est bien le matériel qu’il faut protéger des contaminations, et non le manipulateur).

- Préparation de la surface du matériel biologique, là où se trouve une bonne part des contaminants, avec des agents de dégradation de l’ADN (agents chimiques, UV, enzymes).

- Prélèvement ciblés – dans la mesure du possible – dans des parties préservées de l’extérieur (e.g. intérieur des dents ou os).

- Prélèvement avec du matériel dédié, pinces, ciseaux, lames à usage unique ; stérilisation à l’alcool ; décontamination en cas de contact des extrémités des pointes de lames/pinces/ciseaux avec les mains du manipulateur ou la surface de la paillasse.

- Avant extraction d’ADN, le matériel biologique et prélèvement sont stockés selon leur taux d’humidité : s’ils sont secs, un simple tube plastique ou sac hérmétique type Minigrip ; s’il est partiellement humide, ils sont immergés dans une solution aqueuse d’alcool.

- Protocole d’extraction spécifique, avec des étapes supplémentaires de purification. Ceci vise à éliminer les inhibiteurs de PCR ou d’autres composants indésirables (e.g. Pääbo 1989 ; Rohland & Hofreiter 2007). Un grand nombre d’outils ont été proposés, y compris des kits commerciaux (https://www.qiagen.com/fr/shop/sample-technologies/dna/genomic-dna/minelute-pcr-purification-kit/#orderinginformation).

De plus, il faut réaliser des contrôles a posteriori de la qualité/quantité d’ADN, par exemple :

- Dosage de l’ADN et recherche de pics d’ADN dégradé (en spectrométrie), migration sur gel (électrophorèse) pour détecter la présence de petits fragments de dégradation.

- Contrôles positifs : dans le cas d’ADN ancien humain, il s’agit de tous les ADN humains contaminants les plus probables qu’on peut envisager (voir Nouvelles de Nazca).

- Contrôles négatifs : en parallèle du traitement des échantillons, l’extraction et la PCR sont réalisées sur un contenu neutre sans ADN (e.g. eau distillée). Si tout se passe bien, sans contamination, on n’y détecte pas d’ADN à la sortie.

- Répétition indépendante de l’extraction – il s’agit d’éliminer l’hypothèse d’une contamination lors de la première extraction.

- Eventuellement, répétition dans un laboratoire indépendant. Dans ce cas, il s’agit d’éliminer l’hypothèse de contaminations systématiques au sein de son laboratoire.

Références :
- Pääbo, S. (1989). « Ancient DNA : extraction, characterization, molecular cloning, and enzymatic amplification ». Proceedings of the National Academy of Sciences, 86(6), 1939-1943.
- Rohland, N., & Hofreiter, M. (2007). « Ancient DNA extraction from bones and teeth ». Nature protocols, 2(7), 1756.

2.3. Exemples en archéologie

L’article « Pre-Columbian Population Dynamics in CoastalSouthern Peru : A Diachronic Investigation of mtDNA Patterns in the Palpa Region by Ancient DNA Analysis », initialement signalé par le contributeur Camilo Moreno, et repris ici, est un excellent exemple illustrant la nécessité des contrôles positifs. De plus, les autres règles de précaution élémentaires sont scrupuleusement mentionnées (locaux, protection, décontamination, répétitions, contrôles). Dans cette étude, 217 individus momifiés de la région de Nazca avaient été échantillonnés lors de campagnes de terrain. L’ADN a été extrait de tissus durs, dents et os, selon un protocole spécifique, pour un total de 0.2g de matériel biologique pulvérisé. La caractérisation était basée sur le marqueur mitochondrial HVR1 et permettait de décrire la distribution des haplogroupes mitochondriaux. Les auteurs en tiraient un scénario convaincant des mouvements de population dans cette zone sur une période où s’y sont succédé les civilisations Paracas et Nazca (-800 à 800).

Mais la génétique appliquée à l’archéologie ne donne pas toujours les résultats attendus. Dans la modeste revue Annales du Muséum d’Histoire naturelle de Perpignan, on trouve ainsi le rapport scientifique de l’étude complète d’une momie égyptienne conservée dans ce musée. Cette étude – qui a impliqué ponctuellement Patrick Josset, récent invité de l’émission Bob vous dit la Vérité en compagnie d’Alain Froment – incluait notamment une caractérisation génétique. Celle-ci s’était avérée infructueuse. Après extraction d’ADN vraisemblablement « très dégradé », « à partir de prélèvement d’un échantillon, constitué de poils et de téguments, réalisé au bistouri et à la pince à disséquer, conservé en tube sec », la PCR donne un produit inexploitable : « Seul, de l’ADN très dégradé, de bas poids moléculaire, a pu être mis en évidence sur une première PCR, mais une contamination de l’échantillon a nécessité un deuxième essai qui s’est révélé ininterprétable ».

Les auteurs concluent prudemment sur l’intérêt ici des approches biologiques : « Cependant, leur pauvreté [i.e. des résultats] pose la question de la pertinence de telles méthodes pour l’étude d’une momie. ». On aimerait voir une telle prudence chez les partenaires de l’Alien Project placés dans une situation quasiment identique.

Références :
- Fehren‐Schmitz, L., Reindel, M., Cagigao, E. T., Hummel, S., & Herrmann, B. (2010). « Pre‐Columbian population dynamics in coastal southern Peru : A diachronic investigation of mtDNA patterns in the Palpa region by ancient DNA analysis ». American journal of physical anthropology, 141(2), 208-221.
- Perraud, A. (2003) Annales du Muséum d’Histoire Naturelle de Perpignan, https://mediterranees.net/museum/momie.html, 12, 1-24.

2.4. Exemples en paléontologie

Parmi d’innombrables exemples, on peut citer l’étude de Serre et al. (2004) qui tentait de démêler les relations génétiques entre Homo neanderthalensis et Homo sapiens. La proportion d’ADN mitochondrial partagée par les deux espèces devait permettre d’évaluer l’importance de leurs interactions après la divergence. Dans ce but, 24 fossiles de H. neanderthalensis avaient été échantillonnés, en ciblant os et dents, de la manière la moins destructrice possible (10 mg prélevés). Les précautions élémentaires sont évoquées, y compris des contrôles incluant des extraits de dents d’ours des cavernes et d’homme moderne.

L’étude concluait à une faible contribution de H. neanderthalensis au génome mitochondrial de H. sapiens, malgré leur voisinage. Mais en notant, non sans dépit, une possible contamination pour un des échantillons. Ceci souligne à nouveau la difficulté réelle des études en ADN ancien. On peut noter que depuis cette étude, les connaissances ont été bouleversées par la mise à jour du génome quasiment complet d’H. neanderthalensis. La génomique a révélé notamment l’existence de relations génétiques plus étroites avec les populations de H. sapiens eurasiennes.

Références :
- Serre, D., Langaney, A., Chech, M., Teschler-Nicola, M., Paunovic, M., Mennecier, P., ... & Pääbo, S. (2004). « No evidence of Neandertal mtDNA contribution to early modern humans ». PLoS biology, 2(3), e57.
- Green, R. E., Krause, J., Briggs, A. W., Maricic, T., Stenzel, U., Kircher, M., ... & Hansen, N. F. (2010). « A draft sequence of the Neandertal genome ». Science, 328(5979), 710-722.

3. Limites du protocole mis en œuvre par Alien project sur l’échantillon « main »

Les images sont extraites de la vidéo mise en ligne par l’institut Inkari Cusco (https://www.youtube.com/watch?v=WTo-Mf-2R-w).

3.1. Local

Photo 1

Il s’agit ici manifestement d’un cabinet médical, « à la clinique de la Guadalupe de Cusco », sans doute hâtivement aménagé pour l’occasion (photo 1). Même si les conditions d’asepsie y sont certainement excellentes, il ne s’agit pas d’un environnement où les ADN contaminants humains sont contrôlés.

Il n’y a pas de paillasse (i.e. plan de travail carrelé), et l’équipe semble travailler sur un banc d’examen médical recouvert sans doute d’un drap en papier. Un tel banc est rembourré pour le confort du patient pendant l’examen. Une paillasse est certainement moins douillette, mais donne un appui stable au manipulateur pour poser et manipuler du matériel inerte. Elle est aussi très commode à maintenir propre (solution de javel ou alcool) sans utiliser de drap en papier.

On remarque aussi – et ce n’est pas anodin pour la contamination – que la pièce est encombrée de quatre personnes sans compter le caméraman, alors qu’une seule suffirait. D’autant plus que certaines n’ont a priori aucune qualification utile ici (journalistes, archéologue-explorateur).

3.2. Matériel de laboratoire

Photo 2

Pour le prélèvement proprement dit l’équipe semble disposer d’un matériel en partie satisfaisant. C’est un peu le même que dans les hôpitaux ; pinces de différentes tailles, scalpel, ciseaux. En revanche, il est surprenant de voir le médecin se servir des ciseaux fermés comme d’un poinçon, ou un tire bouchon (voir photo 2). Le prélèvement peut et doit être réalisé en faisant un usage normal des lames/ciseaux/pinces et quelques autres accessoires incluant la patience. C’est un matériel imaginé pour ça, et consacré par quelques décennies de pratique à travers le monde.

Les mesures de protection sont insuffisantes. Il s’agit de combinaisons de bloc chirurgical, manifestement procurées par l’hôpital. J’ignore les règles à observer dans un bloc, mais dans le contexte d’une extraction d’ADN ancien les tenues sont incomplètes ou mal ajustées ; certains manipulateurs portent des charlottes, d’autres non ; les cols et manches de chemise sont apparents.

Photo 3

Les gants jetables sont absents au début de manipulation. Quand ils apparaissent plus tard, ils sont conservés au point de prendre une couleur marron (voir photo 3). On n’aperçoit pas de réserve de gants jetables à proximité.

On n’aperçoit enfin aucun produit ou dispositif de décontamination à proximité (javel / alcool dilué, lampe UV).

3.3. Prélevement

La quantité de matériel biologique prélevé est ici de l’ordre de 30 grammes (photo 3). Le matériel d’origine est dramatiquement modifié, pour ne pas dire vandalisé. Arrivé à ce point, on n’est bien évidemment plus depuis longtemps dans le cadre d’un prélèvement scientifique. On imagine ce qu’il resterait des rares fossiles d’H. neanderthalensis, et d’autres plus rares encore, si la moindre analyse basique avait demandé l’équivalent d’une demie-paume de main.

3.4. Conditionnement

Photo 4

Ce ne sont pas moins de trois personnes qui unissent leurs forces pour découper des feuilles d’aluminium et emballer les prélèvements, après partage pour les trois laboratoires de destination (photo 4). Malheureusement, c’est un conditionnement qui n’est que partiellement étanche et fragile. Ce pourrait être un moyen acceptable sur le terrain dans des conditions difficile, mais rien n’empêche ici d’utiliser des contenants correctement scellés (sacs ou tubes). [1]

3.5. Extraction d’ADN

Ces étapes auraient été réalisées par les prestataires ICM et Paleo-DNA.

Le premier ne donne aucune information. Ceci suggère que seul un protocole d’extraction basique a été mis en œuvre, sans prise en compte de la nature particulière des prélèvements.

Le deuxième donne justement les détails d’un tel protocole basique, avec en sus une purification simple qui ne vise qu’à éliminer des traces de solvants d’extraction. Des contrôles négatifs auraient bien été réalisés, mais on n’en a qu’un compte rendu. Certes, on peut penser que le fait qu’il s’agisse d’ADN ancien a été pris en partie en compte pour les règles de manipulation en interne, étant donné le nom du laboratoire.

Conclusion

Il est sans doute intéressant et pédagogique (et amusant) de produire des réfutations sophistiquées des thèses de l’Alien Project, en prenant tels quels leurs résultats. Mais plus en amont, tant de faiblesses méthodologiques condamnent dés le départ toute interprétation dans un sens ou l’autre. Les résultats obtenus ne signifient simplement rien, sur le plan biologique.

Pour l’anecdote, Gaïa TV a elle aussi, avec des moyens manifestement supérieurs, mis en scène et filmé plusieurs prélèvements réalisés en plein air sur la momie « Maria » (https://www.youtube.com/watch?v=xZPDhPeQnRY), et d’autres encore. Ceux-là ne sont apparemment pas destinés à servir de support à des analyses d’ADN. Néanmoins, on y note la même ignorance des méthodes élémentaires de prélèvement. Là encore, seuls quelques éléments disparates évoquent l’ambition scientifique (blouses, scalpel, tubes Falcon).


Pour compléter l’article ci-dessus, je signale à nouveau les excellents articles en anglais de Jennifer Raff sur son blog Violent Metaphors :
- « How to tell if an ancient DNA study is legitimate » du 7 février 2014
- « Genetic mythologies : “Nephilim DNA” from the Paracas skulls » du 20 septembre 2016

Jennifer Raff dans son costume de travail - Source
Quelques exemples d’erreurs à ne pas commettre - Source