logo article ou rubrique
Étude numérique du bateau antique égyptien dit d’Inéni
Article mis en ligne le 24 octobre 2020

par Irna

0 commentaires

Parmi les arguments préférés des pseudo-archéologues qui veulent « ré-écrire l’histoire » de l’Égypte ancienne, on trouve souvent l’idée de l’incapacité supposée des anciens Égyptiens à transporter de très lourdes charges de type obélisque ou statue monolithique. Un exemple récent nous en a été fourni par l’auteur du film K2019 Grande Pyramide, Fehmi Krasniqi.

Pour rappel, M. Krasniqi dénie aux anciens Égyptiens la capacité à tailler et transporter les blocs de granite d’Assouan, et les imagine plutôt dotés d’une technologie de fonte du granite à l’aide de gigantesques loupes solaires - technologie dont on n’a bien sûr aucune trace, lesdites loupes ayant, apparemment, fondu sous la pluie. Au cours d’une conversation sur Facebook, l’égyptologue et ingénieur Franck Monnier lui oppose, entre autres, l’exemple des bas-reliefs de la chaussée d’Ounas décrivant le transport par bateaux de colonnes de granite d’Assouan :

La réponse de M. Krasniqi ne se fait pas attendre : il affirme que le bateau coulerait sous la charge, et soupçonne M. Monnier d’avoir fait une erreur de traduction :

(pour rappel, M. Krasniqi, infographiste, ne lit pas l’ancien égyptien...)

Ou alors ce sont les anciens Égyptiens eux-mêmes qui font des « plaisanteries » et « racontent n’importe quoi au peuple » (sachant que ces bas-reliefs n’étaient visibles que par les prêtres, le peuple n’ayant pas accès à la chaussée reliant le temple de la vallée au temple funéraire d’Ounas) :

La suite de l’histoire va montrer que M. Krasniqi ne s’y connaît pas mieux en bateaux qu’en hiéroglyphes ou en géologie :

L’auteur de ce post, M. Jérôme Delaunay, est architecte naval, et aussitôt dit aussitôt fait :

Le résultat de ce travail, intitulé « Étude numérique du bateau antique égyptien dit d’Inéni » est disponible sur le site de M. Delaunay : https://www.nautline.com/docs/Ineni_dossier1.pdf

L’auteur part de l’article de Louis Carlens, « Le transport fluvial de charges lourdes dans l’Égypte antique » (Studien zur Altägyptischen Kultur Bd. 31 (2003), pp. 9-31), qui contient la description, connue par un texte autobiographique, d’un bateau construit par Inéni, notable de la XVIIIème dynastie, pour le transport de deux obélisques d’Assouan à Karnak sous le règne de Thoutmosis Ier [1].

Le survivant actuel des obélisques de Thoutmosis Ier transportés par le bateau d’Inéni. Source

Les dimensions du bateau sont, d’après Inéni, de 120 coudées de long sur 40 coudées de large (63 mètres sur 21 mètres), et le poids estimé des obélisques de granite est de 143 tonnes chacun. À partir de ces données Jérôme Delaunay modélise le bateau et son chargement, et analyse son centre de gravité et sa stabilité en charge selon plusieurs hypothèses de chargement :

En charge / Désaxé / Chargement sur la lisse
En charge / Chargement en longitudinal

Je laisse le lecteur prendre connaissance du détail de ses calculs sur son site, et me contente de reprendre ici ses conclusions :

Ce navire est apte à transporter sans lest 2 obélisques de 145 tonnes avec leurs traîneaux en pontée, voire beaucoup plus si on le lestait.
La marge de sécurité est satisfaisante avec un angle de chavirage par envahissement de 25°, comparable aux bateaux fluviaux médiévaux et modernes que j’ai pu étudier.
Le chargement en longitudinal est possible en stabilisant le bateau à quai.
A 3 km/h, soit une distance parcourue journalière de 24 km hors courant descendant, 80 rameurs suffisaient à la propulsion, avec 2 rameurs par aviron, cela en fait 20 de chaque côté, la surface de pont pour manœuvrer est suffisante.

Rapide bibliographie en ligne pour le lecteur qui souhaiterait aller plus loin sur le thème du transport par bateau en Égypte :

- Transports par voie d’eau et organisation étatique de la vallée du Nil à l’époque pharaonique, Jean-Claude Goyon, 1986

- Queen Hatshepsut’s Heavy-Lift river barge, T. Hoogeveen, 2016 (sur le site Historic Vessels)

- Ships of the Pharaohs, Björn Landström, 1970

- « L’épave d’Héracleion (Egypte) et la baris d’Hérodote », Les Dossiers d’Archéologie 364, 2014

- « Les navires de transport de la chaussée monumentale d’Ounas », Georges Goyon, BIFAO 69, 1969

À voir aussi :

- Les égyptiens pouvaient-ils transporter d’énormes blocs de pierre par bateau ?, vidéo sur la chaîne Passé Recomposé

- Incrédulité ou déni de sciences sur la page Facebook Rationnel Itude