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K2019, le cas des mesures
Le cas des mesures dans le documentaires K2019 : un cas d’école de pseudo-archéologie
Article mis en ligne le 25 février 2021

par Alexis Seydoux

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Le film K2019 présenté par Fehmi Krasniqi en décembre 2019 fait partie des tentatives d’expliquer les constructions anciennes et notamment la Grande Pyramide. L’auteur ne cache pas son ambition de démontrer que ces hypothèses ouvrent une nouvelle lecture de l’histoire de l’humanité [1]. Rien que cela.

Le documentaire met en avant trois grand thèmes archéologiques et une thèse politique. Les trois thèmes archéologiques qui sont présentés sont une nouvelle technique de construction, l’usage de mesures spécifiques, notamment le mètre, et la diffusion des « technologies » de la société égyptienne dans le monde. Le thème politique est celui d’appuyer l’affirmation que les anciens Égyptiens avaient la même origine que les Africains de l’ouest.
Pour M. Krasniqi, c’est en usant notamment de méthode expérimentale qu’il met en place son hypothèse, mais également avec des constats [2].

Nous nous proposons dans une série de trois articles de revenir sur les trois premiers points. Le dernier point est expliqué dans un quatrième article qui dépasse le sujet du seul K2019.


Introduction

Parmi les trois grandes hypothèses mises en avant par M. Krasniqi dans son documentaire K2019, il y a celle des mesures [3]. Cette idée est centrale, car elle est, selon lui, à la fois la preuve de l’usage par les Égyptiens de diverses mesures considérées par l’auteur comme universelles, notamment la coudée royale et le mètre, et la preuve que les Égyptiens ont diffusé ces mesures dans le monde.

Cette hypothèse centrale reprend en réalité des idées déjà anciennes, celles que les mesures égyptiennes sont à l’origine des mesures modernes. Ainsi, dès le XIXe siècle, l’Écossais Charles Piazzi Smyth met en avant le lien entre les mesures impériales anglaises et les mesures égyptiennes [4]. L’hypothèse de ce lien est également mise en avant par d’autres auteurs, notamment le docteur Funk-Hellet, dans un article de 1952 [5]. Ainsi, M. Krasniqi n’émet pas une nouvelle hypothèse, mais reprend une vieille antienne. La nouveauté de l’hypothèse de M. Krasniqi repose plus dans l’origine de cette mesure, comme nous allons le voir.

Pyramides du plateau de Gizeh

Rappelons que la métrologie est, selon la définition internationale, « la science des mesures et de leurs applications » [6]. La métrologie ancienne cherche à étudier les mesures, mais également leurs applications sociales, car le champ de l’histoire et de l’archéologie est celui de l’étude des sociétés anciennes [7]. Il est donc nécessaire non seulement d’étudier les sources concernant la métrologie, mais également d’étudier les sociétés qui se servent de ces mesures. Il convient d’ajouter également que lorsque l’on parle de mesures anciennes, il faut en réalité parler de systèmes de mesures, car il existe rarement une seule mesure, mais un ensemble de mesures qui peuvent être liées. Il convient aussi de rappeler que la recherche en métrologie historique se fonde sur les sources découvertes ; on va privilégier les étalons découverts, car ils représentent une donnée matérielle utilisée réellement ou figurent une marque physique utilisée réellement ; puis, à défaut, on s’appuie sur les textes qui définissent ces mesures, soit les unes par rapport aux autres, soit par rapport à un monument. Si jamais aucune de ces données n’est disponible, on peut essayer de comprendre les modules par des mesures ; mais, cette dernière technique ne permet que de connaître d’éventuels modules [8].

Tableau des mesures égyptiennes selon Corinna Rossi, page 61.

Pour l’Égypte, ces systèmes de mesures sont connus par des textes et par des étalons découverts en fouille [9]. Non seulement des étalons ont été découverts, mais de plus, nous connaissons les signes employés pour désigner les différentes unités de mesure employées en Égypte pharaonique. Ainsi, comme le précisent Aude Gros de Beller et Jens Horyup, ce système comprend le doigt (db) d’environ 1,8 centimètre ; quatre doigts forment une palme (ssp) et sept palmes une coudée [10]. Ce système de mesure a été étudié depuis longtemps, notamment par les Français Jomard ou Girard, lors de l’expédition d’Égypte [11]. Malgré ces connaissances nombreuses, M. Krasniqi dans son documentaire, veut introduire une nouvelle notion, celle d’un système de mesures qui se superpose au système connu par les archéologues, et fondé sur le mètre.

La civilisation égyptienne est sans doute une des plus fascinantes qui soit à étudier. Cette fascination est causée par plusieurs facteurs, notamment par le fait que c’est la première des anciennes civilisations – avec la Mésopotamienne – qui a pu être étudiée en détail, grâce au déchiffrement en 1822 par Champollion de l’écriture égyptienne, les hiéroglyphes [12]. Depuis cette date, l’égyptologie s’est constituée et a pu étudier les plus de 3.000 ans d’histoire de la civilisation pharaonique. Aujourd’hui, de nombreuses synthèses ont été publiées, permettant ainsi de bien connaître cette civilisation ; cette dernière n’est plus « mystérieuse », même, si, bien sûr, il reste encore bien des choses à découvrir sur elle [13].

Pierre de Rosette

En quoi les hypothèses défendues par M. Krasniqi sur les mesures en Égypte sont fausses et participent à faire du documentaire K2019 un propos mensonger.

Nous verrons dans un premier temps en quoi l’hypothèse de K2019 ne repose sur rien, puis en quoi sa méthode est très faible et enfin en quoi elle installe une connaissance erronée, propre à une falsification de l’histoire.

L’hypothèse de l’adoption du mètre par les Égyptiens repose, selon M. Krasniqi, sur la goutte d’eau. Pour l’auteur, c’est la goutte d’eau qui est le fondement du mètre. Il estime que la goutte a toujours une taille d’un centimètre. Et, en prenant cent gouttes d’eau, on obtient cent centimètres, donc un mètre. Pour l’auteur, c’est à la fois le besoin d’arpentage des champs et le temps en dehors des crues qui conduit à créer des mesures [14]. Cette idée semble en effet intéressante : l’idée de créer des mesures afin d’établir les propriétés et sans doute assurer le paiement des redevances (référence). C’est là qu’ils inventent une unité de mesure pour délimiter les parcelles [15]. C’est donc l’hypothèse de la goutte d’eau qui est mesurée [16]. M. Krasniqi affirme qu’elles avaient toutes la même taille [17]. Pour lui, les Égyptiens « ont trouvé l’unité unique » [18]. Et la taille de cette goutte d’eau est, selon l’auteur, d’un centimètre [19].

Extrait de K2019 : l’hypothèse de la goutte d’eau

Une hypothèse qui ne repose sur rien

L’hypothèse de K2019 repose sur une ancienne idée : celle d’un lien entre la coudée royale égyptienne et le mètre. Le documentaire construit cette hypothèse de la manière suivante : le périmètre d’un cercle d’un mètre de diamètre divisé par six donne une coudée royale de 52,36 cm [20]. Il reprend ainsi l’idée du docteur Funk-Hellet, soit Pi/6 qui donne 52,36 cm [21]. Rappelons que l’hypothèse du docteur Funk-Hellet repose sur un postulat : « Choisissons 0,5236 mètre en notant qu’une coudée à peine différente ne changerait rien aux raisonnements qui vont suivre » [22]. Ainsi, le docteur Funk-Hellet ne déduit pas la taille de la coudée égyptienne à partir d’un raisonnement, mais uniquement sur un postulat qui n’est pas démontré. Aussi, cette hypothèse provient du résultat attendu ; pour M. Krasniqi, il doit y avoir une unité permettant d’obtenir la coudée royale, soit 52,36 cm [23]. Rappelons que les recherches en Égypte ont permis de montrer que la coudée royale, qui est une des mesures employées, a une certaine variabilité. Les coudées découvertes en fouille ont des valeurs qui tournent autour de 52,5 cm [24]. Donc, cette idée d’une coudée fixe à 52,36 centimètres ne correspond pas aux données de terrain.

Il appelle le mètre une « jambe royale », et « doigt royal » le centimètre, sans aucune source, et explique que ces chiffres sont ensuite renommés centimètre, décimètre et mètre [25]. Il fait de la mesure de la goutte d’eau la source à la fois de toutes les mesures, mais également de toutes les constantes [26].

Comment cette idée est-elle donc venue à M. Krasniqi ? Il explique que l’idée est venue « comme par magie » [27]. Cette idée est reprise par M. Krasniqi et développée dans un article intitulé « Analyse probabiliste de la coudée royale égyptienne » [28]. Cet article ne comprend ni bibliographie, ni notes de bas de page. Aussi, il est difficile de savoir sur quelles sources M. Krasniqi s’appuie. Il montre dans cet article un tableau avec quatre coudées, la première et la deuxième coudée Drovetti, la coudée Nizzoli et la coudée Raffaelli. Ce sont les quatre coudées qui sont mentionnées dans une lettre de Jomard à Abel Résumat [29]. Dans ce tableau, qui ne comprend que quatre coudées, une moyenne est donnée, celle de 52,3506 cm [30]. Mais, reprenant un dispositif développé par M. Quentin Leplat, et employant la loi de Gauss, M. Krasniqi nous indique que la taille doit probablement être de 52,36 cm [31]. De là, M. Krasniqi s’appuie sur une loi de probabilité, indique que la coudée fait nécessairement 52,3 cm, qu’il affine à 52,36 cm en indiquant que « si l’on divise Pi à quatre décimales par 6, on obtient 52,36 cm » [32]. On se demande ce que cette hypothèse vient faire ici, mais cela permet à M. Krasniqi de montrer que la coudée fait bien 52,36 en reprenant l’hypothèse du docteur Funk-Hellet, liant le mètre et la coudée.

Ainsi, le lien que M. Krasniqi met en avant n’est que la reprise d’une hypothèse du docteur Funk-Hellet, qui repose sur un postulat non-démontré, et que l’auteur a obtenu comme par magie. Ce que nous comprenons donc, c’est que M. Krasniqi choisit ce chiffre de 52,36 centimètres pour la coudée royale, car il est le seul qui puisse entrer dans son raisonnement. Il y a là, de fait, une simple reprise de l’hypothèse de M. Funk-Hellet, réutilisée dans la plupart des pseudo-documentaires sur la pyramide de Khéops, comme La Révélation des pyramides [33].

Une méthode très faible

Cette unité est selon l’auteur ancrée sur quelque chose d’invariable [34]. L’hypothèse de M. Krasniqi repose donc sur la mesure d’un élément naturel qui sert d’étalon. Cette idée de mesurer ou de peser une pièce afin de servir d’étalon existe, mais cette dernière est rarement fixe. Il existe un cas, celui de la caroube, dont le poids du fruit est toujours identique, et qui semble avoir servi d’étalon en Mésopotamie ; cette mesure a donné le carat [35]. Mais, ce cas reste assez unique. M. Krasnisqi estime que la goutte d’eau mesure toujours un centimètre et qu’elle a permis ainsi de fonder le système de mesures en Égypte ancienne [36].

Néanmoins, afin de démontrer le bien-fondé de la goutte d’eau mesurant toujours un centimètre, M. Krasniqi tente une démonstration expérimentale [37]. Un premier essai est effacé car les gouttes se collent [38]. Un second essai est donc effectué, ce qui montre que pour l’auteur, l’expérience n’a pas de valeur, sinon de valider l’hypothèse.

Avant cette expérience, aucun protocole n’est mis en avant : type d’eau, température de l’air, hauteur de la chute, type de support, volume d’eau. C’est donc une expérience ad-hoc qui est effectuée. De même, le relevé se fait sur une simple feuille sans contrôle et avec un mètre ruban [39]. Le résultat est sans appel… là où toutes les gouttes d’eau devraient faire un centimètre, on obtient le tableau suivant :

Taille de la goutte en cm Nombre % Nombre %
0,70 cm 4 11,11% 8 14,55%
0,75 cm 0 0% 1 1,82%
0,80 cm 10 27,78% 0 0%
0,85 cm 2 5,56% 7 12,73%
0,90 cm 8 22,22% 8 14,55%
0,95 cm 2 5,56% 0 0%
1,00 cm 9 25,00% 22 40,00%
1,05 cm 0 0% 1 1,82%
1,10 cm 1 2,78% 6 10,91%
1,20 cm 0 0% 2 3,64%
Total 36 55

On note donc que dans la première expérience, neuf gouttes sur vingt-six, soit 25 % des gouttes atteignent le fameux centimètre universel [40]. Dans la seconde, vingt-deux gouttes sur cinquante-cinq font un centimètre, soit 40 % des gouttes [41]. Pour l’auteur, cette mesure est sans appel, puisque c’est « plus que la moyenne de toutes les gouttes » [42].

Expérience n°1 de M. Krasniqi

Malgré le fait que l’objectif du centimètre n’est pas atteint, M. Krasniqi considère que le diamètre de la goutte d’eau est bien le fondement du mètre égyptien. Pour lui, le reste des gouttes sont des « mesures aléatoires » [43], donc à ne pas prendre en compte. Le résultat n’étant pas conforme aux attentes, M. Krasniqi se demande alors si le centimètre fait 0,8 cm [44]. Ainsi, la démonstration voulue par M. Krasniqi nous semble être un fiasco qui confirme que la goutte d’eau n’est pas l’étalon « naturel » que l’auteur cherche.

Et cette fausse démonstration est centrale pour M. Krasniqi, car selon lui, de cette mesure, les Égyptiens ont déduit le nombre Pi [45], le nombre d’or et les autres constantes universelles [46]. Ainsi, c’est sur un constat très léger, accompagné d’une expérience pour le moins peu réaliste, que M. Krasniqi fonde ses connaissances sur les sciences égyptiennes.

Au-delà de ce constat, il nous faut souligner en quoi cette expérience montre que M. Krasniqi pratique de la pseudo-science. En effet, cette « expérience » présente toutes les caractéristiques d’une expérience non-scientifique. D’abord, aucune problématique n’est mise en avant ; par problématique, nous entendons la question que l’expérimentateur poserait et qui pourrait être : « toutes les gouttes d’eau ont-elles la même taille ? » Ensuite, aucun protocole expérimental n’est mis en avant (d’où viennent les gouttes, quelle hauteur, quelle température). Enfin, M. Krasniqi pose au préalable le résultat attendu, à savoir que la goutte d’eau doit faire un centimètre [47]. Ce n’est donc pas une expérience que M. Krasniqi veut faire, mais une validation de son hypothèse qu’il pense vraie à priori.

Ainsi, M. Krasniqi qui indique plusieurs fois s’appuyer sur les sciences expérimentales pour démontrer ses hypothèses, montre ici que d’une part, sa méthodologie est très faible, et que d’autre part, la pseudo-expérimentation qui est menée n’atteint pas les objectifs, pourtant universels et intangibles, de son auteur.

Une fausse connaissance de l’Histoire

En plus de cela, K2019 fait fi des connaissances acquises sur le terrain par les chercheurs sur les mesures égyptiennes. Cela est très gênant. Nous avons d’ailleurs été très étonné du fait que lors de ses diverses interventions il ne cite jamais réellement d’ouvrages permettant de connaître la société égyptienne [48]. Cette méconnaissance se trouve très clairement dans la manière dont K2019 présente les faits. Ainsi, pour l’auteur, les Égyptiens ont le temps d’observer les étoiles, et c’est grâce à ce temps qu’ils mettent en place leurs systèmes de mesurse et leurs connaissances mathématiques. En effet, pour l’auteur, lors de la période de la crue du Nil, les travailleurs égyptiens s’arrêtent de travailler [49]. Mieux encore, selon lui, les égyptologues occultent la question de la crue du Nil [50]. Cela montre que M. Krasniqi ne s’est jamais penché sur un livre sur l’Égypte ancienne, car l’importance de la crue du Nil est soulignée de manière répétée [51].

Cette idée est absurde ; elle ne repose sur rien de précis et montre que l’auteur de K2019 ne sait pas de quoi il parle. Si, en effet, le lever héliaque de Sirius marque le début de l’année égyptienne, du fait de sa concordance avec la crue du Nil [52], le calendrier est essentiellement fondé sur la crue et divisé en trois saisons, akhet (inondation), peret (ensemencement) et shemu (récolte) [53]. Le calendrier est donc essentiellement fondé sur le rythme économique. De plus, ce sont les scribes et peut-être certains prêtres qui se chargent de mettre en place le calendrier ; ce sont eux qui observent le ciel et les éléments. Le plus ancien calendrier civil apparait sous Djoser, vers 2650 avant notre ère [54].

Champs immergés en Égypte

Il est faux de penser que les paysans avaient du temps pendant la période des crues du Nil. Il faut souligner que l’économie égyptienne est essentiellement agricole, comme toutes les économies antiques [55]. Il faut également indiquer que toute l’agriculture égyptienne dépend des crues du Nil et de leur gestion [56]. On doit ajouter que l’essentiel de l’agriculture égyptienne est fondé sur la céréaliculture [57]. Cette dernière demande une bonne gestion de la distribution de l’eau, qui vient du Nil et uniquement du Nil. Aussi, il faut gérer cette arrivée d’eau, notamment en refaisant lors des crues l’ensemble des canaux et en les surveillant. Cette gestion se fait au niveau local ; en effet, il faut attendre le XIXe siècle pour qu’une gestion centralisée de l’eau soit mise en place en Égypte [58]. Cette population paysanne n’est absolument pas en mesure d’observer les étoiles et son statut social varie de l’esclave prisonnier de guerre au petit entrepreneur agricole [59]. Donc, l’observation du ciel et la construction de la science des Égyptiens ne sont pas liées à un temps d’arrêt de l’activité. Donc, toute l’hypothèse de K2019 fondée sur une observation des phénomènes par l’ensemble des Égyptiens est fausse. On sait comment le savoir et la science égyptienne se mettent en place ; par savoir, nous entendons les connaissances empiriques, et par science les connaissances théoriques, même s’il semble que ce domaine ne soit pas très développé en Égypte [60]. Le savoir et la science, en Égypte, sont façonnés et transmis par les scribes, qui les conservent par écrit [61]. Aussi, toute l’hypothèse indiquant que les Égyptiens bénéficient de l’opportunité pendant la crue du Nil d’une période de vacances durant laquelle ils peuvent observer les étoiles, est fausse.

De même, K2019 invente des données métrologiques et mathématiques sur l’Égypte. Dans son documentaire, M. Krasniqi prête aux Égyptiens des connaissances mathématiques qui sous-tendent les constructions, notamment le mètre, la coudée royale à 52,36 cm ou encore, les nombres particuliers Pi et Phi. Ici encore, l’auteur semble ne jamais se pencher sur les données du terrain. Ainsi, sur les mathématiques égyptiennes, dont M. Krasniqi estime que ces dernières sont fondées sur l’invention du centimètre, il sous-estime l’importance des sources écrites comme le papyrus de Rhind [62]. Il faut rappeler que les connaissances mathématiques égyptiennes sont assez bien connues, grâce à certains documents trouvés sur place, dont le plus important est le papyrus de Rhind [63]. Ces documents nous montrent que les Égyptiens ne connaissent pas les fameuses constantes ; ainsi, Pi n’est pas connu des Égyptiens, qui pour calculer la surface d’un cercle, soustraient un neuvième du diamètre de la surface du carré inscrit [64].

De même, en partant de ses propres idées, et sans s’appuyer sur les sources textuelles ou matérielles, M. Krasniqi affirme que les Égyptiens sont les inventeurs de l’ensemble des savoirs géométriques [65]. Il indique ainsi que les Égyptiens, afin d’arpenter leurs champs et de refaire les bornages, tracent des figures géométriques, des cercles, des rectangles ou encore des triangles [66]. Mais le fait de tracer des figures géométriques n’indique pas la mise en place d’une géométrie théorique. Il y a là une différence entre deux concepts et une méconnaissance des mathématiques égyptiennes. Les deux concepts sont art et science. Le terme d’Ars, dans l’Antiquité, désigne un savoir pratique, tandis que science désigne un savoir théorique. Or, la géométrie égyptienne n’a rien de théorique et c’est bien les Grecs qui mettent en avant une géométrie théorique [67]. Le deuxième élément, c’est que les mathématiques égyptiennes sont essentiellement pratiques. Elles ne cherchent pas à mettre en place des théories, mais bien des usages pratiques comme le montrent à la fois les sources, mais aussi les usages [68]. Par exemple, comme l’explique Jons Horyup, l’usage du triangle 3-4-5 n’est pas attesté dans les sources égyptiennes. Allant plus loin dans son empressement, M. Krasniqi estime qu’une partie des connaissances que l’on considère d’origine grecque serait, selon lui, égyptienne. Ainsi, il estime que Pythagore n’a jamais existé [69]. Là encore, M. Krasniqi extrapole sans savoir et sans s’appuyer sur des sources solides.

De même, dans cette vidéo, M. Krasniqi met en avant des mesures spécifiques. Pour l’auteur, la mesure centrale est le mètre qui serait inventé par les Égyptiens à partir de la goutte d’eau. Nous avons vu que cette idée, reposant sur l’expérience, est inexacte. Au-delà de cela, l’auteur ne s’appuie jamais sur des données de terrain. Ainsi, dans son article, M. Krasniqi ressort quatre coudées qui ont été découvertes avant 1827. Mais, il ne se sert jamais des recherches plus récentes. Il y a là un problème très grave dans les recherches de M. Krasniqi. Il ne s’appuie pas sur les données de terrain. Ainsi, pour les mesures égyptiennes, jamais il ne se penche sur les travaux récents [70]. Mais, pire encore, il écarte les données qui ne vont pas dans son sens. Ainsi, il est intéressant de noter que Girard indique dans le même ouvrage une coudée du nilomètre d’une taille variable, allant de 52,3 à 52,7 cm [71]. On peut se demander pourquoi, si les Égyptiens s’étaient servis de la goutte d’eau pour déterminer leurs mesures, pourquoi cela ne se retrouve pas dans les coudées du nilomètre ? Cela montre encore une fois, que M. Krasniqi n’applique aucune méthode scientifique, mais uniquement ses biais de confirmation.

Photo du plateau de Gizeh au XIXe siècle.

Conclusion

Comme nous le voyons, les hypothèses de M. Krasniqi ne reposent sur rien. Ainsi, l’hypothèse de M. Krasniqi reprend le vieux travail de M. Funck-Hellet sur la coudée de 52,36 centimètres, dont on a déjà montré qu’il est erroné. De plus, l’expérience scientifique qui sous-tend la position de M. Krasniqi est un fiasco. Enfin, les positions de M. Krasniqi ne tiennent absolument pas compte des données de terrain, qu’il semble de tout façon, au mieux ignorer, au pire être incapable de prendre en compte, voire de comprendre. Ainsi, toute la démonstration de M. Krasniqi sur les mesures est fausse. Non, la coudée égyptienne ne fait pas exactement 52,36 centimètres ; elle n’est pas non plus spécialement sacrée ; non, les Égyptiens ne connaissaient pas le mètre et ce dernier n’était pas fondé sur la goutte d’eau « universelle » ; non, encore, les Égyptiens n’ont pas acquis ces connaissances car ils avaient le loisir de regarder les étoiles. Tout cela est faux et non fondé.

Ainsi, une partie essentielle de la démonstration de M. Krasniqi dans K2019 est fausse et ne repose sur aucune réalité de terrain. En effet, K2019 met en avant trois hypothèses : les mesures, les techniques de construction et les voyages des Égyptiens dans le monde. Qu’en est-il du reste ?