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L’équateur penché et les sites archéologiques
Article mis en ligne le 23 avril 2019

par AlexisSeyd

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Dans leur documentaire, La Révélation des Pyramides (désormais désigné LRDP, 2012), Patrice POUILLARD et Jacques GRIMAULT évoquent une ligne faisant le tour de la Terre, passant par nombre de sites remarquables [1]. Cette ligne est inclinée à 30° par rapport à l’Équateur, d’où son nom d’« Équateur penché ». L’idée de cette ligne est reprise dans les Bâtisseurs de l’Ancien Monde (Patrice POUILLARD, Jayan Film, 2019, désormais désigné comme BAM) [2]. Cette théorie est reprise par de nombreux épigones, notamment des Web Télé dites alternatives comme Nurea TV [3].

Cette ligne spécifique n’est pas une invention de ces auteurs ; elle est notamment suggérée par Francis MAZIERE, qui évoque en 1965 un équateur magnétique [4] ou par Jim ALLISON qui y voit une géométrie ancienne [5].

Moai à l’île de Pâques - Crédit Alexis Seydoux

Cette ligne est censée relier Gizeh et l’Île de Pâques, créant un lien entre les sites qu’elle croise. Le premier site est désigné par les auteurs de LRDP comme le lieu central des terres émergées et le second le lieu le plus isolé du monde [6]. Pour les auteurs, cette ligne est remarquable car elle relie une série de sites remarquables : le site du chandelier de Paracas, les sites incas de Cuzco, Ollantaytambo et Sacsayhuaman, les lignes de Nazca, Paratoari, les sites dogons, le Tassili n’Ajjer, l’oasis de Siwa, le plateau de Gizeh, Petra, Ur, Persépolis, Mohenjo Daro, Khajuharo, Pyay, Sukhothaï, Angkor Wat et enfin l’île de Pâques [7]. Le documentaire BAM ajoute l’île d’Aneytium [8]. Dans mon étude, j’écarte le site de Paratoari, car cette formation est classée comme naturelle et celui d’Aneytium dont on ne voit pas le lien, du fait du manque de structure présente.

Jacques GRIMAULT et Patrice POUILLARD fondent leur étude sur la connaissance des lieux qu’ils ont visités longuement, par la lecture de textes et par leur intuition [9]. Pour les auteurs, la simple présence de ces sites sur cet axe est une preuve qu’il existe un lien entre les constructeurs des structures présentes, lien qu’ils confirment par des similitudes. Ils estiment également que ces sites comprennent des caractéristiques semblables, dans les systèmes de construction et dans les formes d’écriture [10].

Mon objectif n’est pas de revenir sur les données numériques [11], sur les possibilités de créer d’autres lignes semblables [12], ou encore sur l’aspect totalement subjectif de ce choix [13]. D’une part, cela a déjà été fait, d’autre part, je voudrais poser un angle différent. Je veux revenir sur les impossibilités matérielles et archéologiques de ces connexions.

Tout d’abord, entendons-nous bien sur les termes. On parle ici de sites archéologiques qui ont été découverts en fouille. On entend par là un ensemble de structures érigées par l’homme. Sur ces sites, des travaux ont été effectués par des archéologues, travaux qui se poursuivent d’ailleurs sur certains comme l’île de Pâques ou Angkor Wat. Les résultats des fouilles ont été dictés dans le temps par les méthodes des archéologues, méthodes et paradigmes qui ont évolué. Pour résumer, les archéologues avant les années 1920 ont surtout essayé de trouver des objets remarquables pouvant peupler les musées, puis entre les années 1920 et 1970, ont employé des techniques plus méthodiques pour dégager l’ensemble des structures, et enfin, depuis les années 1960/1970, se penchent plus sur l’étude des sociétés. C’est aujourd’hui l’objectif de l’archéologie telle qu’elle est enseignée : étudier les sociétés à partir des données matérielles [14].

Le terme de lien utilisé par les auteurs s’entend par le fait que selon ces derniers, ces sites ne sont pas distribués au hasard sur la planète, mais relèvent de la volonté d’un groupe de constructeurs qui les ont construits [15]. Notons que jamais les auteurs ne précisent la chronologie de ces constructions, mais évoquent, lorsque cette dernière est connue mais n’est pas assez compatible avec leur hypothèse, l’idée que certains auraient été reconstruits.

Nous allons essayer de voir en quoi cette théorie de l’équateur penché n’est pas compatible avec les données archéologiques.

Nous verrons d’abord les questions de chronologie, puis la différence des systèmes de construction et enfin, les écarts entre les sociétés présentes sur ces sites.

Chronologie

La chronologie, c’est l’ordonnancement des données dans le temps [16]. Nous utiliserons donc les données chronologiques fournies par les fouilles. Il existe en archéologie deux types de datation, la datation relative, c’est-à-dire que les objets sont datés les uns par rapport aux autres, et la datation absolue, c’est-à-dire celle qui donne une date selon nos calendriers [17]. Les archéologues ont montré qu’une couche archéologique – appelée unité stratigraphique – est close, c’est-à-dire qu’une couche correspond à une époque (plus ou moins large) et une seule ; les objets qui s’y trouvent appartiennent à la même séquence chronologique. Les intrusions sont facilement repérables [18]. Ainsi, les objets d’une couche datée de 2000 à 1800 avant notre ère sont datés de la même période. De même, les couches les plus basses sont les plus anciennes, les plus hautes les plus récentes, ce qui est logique, car les hommes ne vont pas s’amuser à décaper une couche ancienne pour s’installer, puis la remettre en partant.

La datation absolue s’appuie soit sur des dates retrouvées inscrites sur un objet du site, comme des dates de règne d’un souverain sur une pièce de monnaie, soit sur des méthodes physico-chimiques telles que le carbone 14 ou la thermoluminescence (TL). Je ne reviens pas sur leur fonctionnement, mais ces méthodes sont aujourd’hui éprouvées et leur marge d’erreur ou leur fourchette de date s’est considérablement réduite [19]. Par ailleurs, plus l’objet est récent, plus la datation est précise. Donc, si un objet est daté de manière absolue dans une couche, cela permet de dater l’ensemble de cette couche. Prenons un exemple : si dans une tombe, elle-même un espace clos, on trouve une inscription datée, et bien cela donne une date de dépôt pour l’ensemble des objets de la tombe [20]. Certains objets ont pu être confectionnés plus tôt, mais nous avons un terminus ante quem, une date maximale pour ces objets et un terminus post quem, la date après laquelle cette couche peut être datée. Ainsi, lorsque l’on découvre une couche B avec une pièce de monnaie romaine, on sait que cette couche ne peut être antérieure à cette dernière ; c’est le terminus post quem. Si la couche inférieure, la couche A bien identifiée, comprend elle aussi une pièce de monnaie romaine, et bien nous avons le terminus ante quem de la couche B. Ses dates sont donc comprises entre les dates des deux pièces de monnaie. On peut multiplier les exemples, notamment avec la céramique.

Les réalisateurs de LRDP qui évoquent essentiellement des structures en pierre, indiquent l’impossibilité de dater cette dernière. Ils ont en grande partie raison, car, à l’exception de roches contenant du fer et chauffées que l’on peut dater par paléomagnétisme, on ne peut dater la pierre elle-même. Mais, on peut déjà établir une chronologie relative : les pierres les plus basses sont celles qui ont été posées en premier. Ensuite, on peut déjà proposer le terminus post quem en datant la couche sur laquelle est posée la structure de pierre. Ainsi, si on trouve un dépôt au pied d’une construction et placé sur la même couche que le premier niveau, une offrande par exemple comprenant un objet en céramique, on peut la dater et dater le niveau de pose. On pourrait arguer que ces dépôts sont plus récents et ont été effectués bien après la construction du bâtiment. Et cela arrive, mais on peut les comparer avec d’autres dépôts. Cela permet néanmoins de donner une date minimale. Enfin, il arrive également que des éléments datables se retrouvent dans la structure étudiée : du mortier, des éléments carbonés, du bois, comme pour les pyramides égyptiennes de l’Ancien empire [21]. En effet, rares sont les structures entièrement réalisées avec des pierres taillées. Le plus souvent, les éléments taillés ne sont que le parement, le reste est constitué de blocage comprenant des débris de pierres taillées, mais aussi du sable, du mortier pour compacter, des éléments en bois [22]. Emprisonnés dans la structure, ces éléments sont pratiques pour dater cette dernière.

Fragment de mortier de la pyramide de Khéops - Metropolitan Museau of Art - Source

Le dernier élément qui permet les datations, ce sont les textes associés à la structure. On trouve des stèles de dédicace, des inscriptions directement sur le monument, ou des textes s’y référant de manière explicite. Ces textes sont un moyen très sûr pour dater une structure. Il existe des exemples de remploi, nous y reviendrons, mais ceux-ci sont visibles dans les textes en pratiquant une analyse critique de ces derniers.

Grâce à ces méthodes, nous pouvons indiquer que la chronologie des sites de l’équateur penché est bien connue. Nous allons voir en quoi, en appliquant les méthodes plus haut, les sites présents sur l’Équateur penché ne sont pas chronologiquement compatibles.

Notre objet n’est pas de prendre une à une toutes les structures, mais bien de montrer comment certaines ne peuvent être rapprochées des autres car elles sont d’époques fort différentes.

Pour les auteurs de ces films, les dates de construction ne sont pas bien connues [23]. Pourtant, sur la liste des structures évoquées plus haut, certaines cultures sont en effet assez proches chronologiquement. C’est notamment – évidemment – le cas des sites andins qui appartiennent à la culture inca : Machu-Picchu, Ollantaytambo et Cuzco notamment. Le site du chandelier de Paracas et les lignes de Nazca appartiennent à une autre périodisation, celle du classique andin, mais ces deux structures sont également proches chronologiquement. En revanche, les autres ne sont pas compatibles.

Essayons de créer quelques groupes. Dans la liste donnée des sites proposés, le plus ancien est celui de Tassili n’Ajjer dans le désert saharien. Il comprend des peintures rupestres préhistoriques, c’est-à-dire vers 10.000 avant notre ère [24].

Ensuite, nous avons un groupe de sites anciens appartenant à la haute Antiquité. Ils ne sont pas très nombreux, il s’agit des pyramides de Gizeh (IVe dynastie, vers 2600 avant notre ère) et du site d’Ur (dynastie archaïque III, vers 2600 avant notre ère) [25]. On peut peut-être y adjoindre le site indien de Mohenjo Daro, occupé entre 2500 et 1900 avant notre ère [26]. Chacun de ces sites est daté, notamment grâce aux éléments de céramiques en TL, à des éléments de maçonnerie au C14, et à des textes [27].

On trouve des sites du premier millénaire. C’est le cas de Persépolis dont les dates sont bien connues, puisque nous avons des inscriptions sur certaines structures, notamment la Porte des Nations commencée par Darius (521-486 avant notre ère) et achevée par Xerxès (486-466 avant notre ère) [28]. C’est aussi le cas de Pétra, dont la période d’occupation est du VIIIe siècle avant notre ère au IIe siècle, date à laquelle le site est pris par les Romains. C’est aussi le cas du site de Siwa, daté de la XXVIe dynastie, c’est-à-dire du VIIe et du VIe siècle avant notre ère [29]. Le chandelier de Paracas est à la fin de notre fourchette, c’est-à-dire vers 200 avant notre ère.

Porte des Nations, Persépolis (VIe-Ve siècle avant notre ère) - Crédit Alexis Seydoux

On a un ensemble de sites du premier millénaire de notre ère. C’est le cas de Pyay (VIIe et VIIIe siècle) ou encore des sites andins de Nazca (entre 200 avant notre ère et 600) ou le site de Khajuharo (IXe-XIe siècle) [30].

Enfin, on a des sites du début du deuxième millénaire. C’est le cas d’Angkor Wat, construit par Suryavarman au début du XIIe siècle, de Sukhothaï, la première capitale des Thaï, fondée au XIIIe siècle, des sites andins liés au monde inca (Cuzco, Sacsayhuaman et Ollantaytambo) et de l’île de Pâques. Prenons l’exemple d’Angkor Wat. Ce temple est bien connu, notamment par ses inscriptions et par la grande frise où le souverain se met en scène avec son armée [31]. Et les dates de son règne sont aussi bien connues : il prend le pouvoir en 1113 par un coup d’état et meurt vers 1152.

Je mets à part les Dogons évoqués dans la vidéo. Ces derniers sont un peuple semi-nomade du Mali et il n’y a pas de sites spécifiques [32].

Nous avons pu classer les sites en cinq groupes bien distincts. Cela montre bien que selon les datations admises, les chronologies ne correspondent pas. Cette discordance chronologique montre également que notre équateur penché ne regroupe que les sites qui viennent à s’y trouver.

Néanmoins, les auteurs du documentaire évoquent que ces sites ont pu être reconstruits, c’est-à-dire que des structures plus anciennes ont existé ou que les structures actuelles ne sont que des remplois. C’est une hypothèse à prendre en compte. Mais elle se révèle rapidement inopérante.

L’idée mise en avant par les auteurs, c’est que certains sites ont été reconstruits sur des temples plus anciens [33]. On comprend pourquoi, afin de coller à la théorie des bâtisseurs anciens, il vaut mieux qu’un site comme le temple d’Angkor Wat ne soit pas celui que l’on visite, mais plus ancien.

On peut, en prenant la théorie, penser à deux hypothèses : le remploi et la construction sur une structure existante.

Le remploi, c’est la réutilisation d’un site, sa réoccupation à une période ultérieure. Cette pratique est très connue et bien documentée. C’est notamment le cas en Égypte, à Rome, ou en Gaule romaine, où des monuments romains ont été occupés par des groupes germaniques ou des populations locales [34]. D’ailleurs, il existe un terme en latin pour évoquer ces remplois, ce sont les spolia [35]. Mais, ces réutilisations sont très visibles. Ainsi, par exemple en Égypte, les restes du Temple de Touy ont été réutilisés à l’époque des Ptolémée pour un bâtiment à Medinet-Habou [36]. Et ces dépouilles, ces spolia, ces remplois, sont assez facilement retrouvés en fouille, car il reste des traces d’inscriptions, ou l’emploi de nouvelles techniques, ou encore des traces de modifications ou de mutilations. On le connaît également dans le monde khmer avec le site du Baphuon. Ce temple, construit sous Udayaditayavarma II, au XIe siècle, a connu de nombreuses modifications [37]. Il a été abandonné comme le reste des sites angkoriens en 1432, puis réoccupé au XVIe siècle. Lors de ce dernier, on a une trace très claire de remploi, avec la construction d’un Bouddha sur sa partie arrière [38]. Ainsi, avec ces exemples, nous voyons que les remplois, s’ils sont fréquents, laissent des traces remarquables.

De ce fait, sur les sites cités par LRDP, s’il y a remploi, on en trouverait des traces. Mais, on ne trouve aucun remploi à Angkor [39], ou encore à Persépolis [40], ou à Ur dont les fouilles ont été longues et soignées [41]. Pour le site d’Ur, les archéologues ont mis au jour une séquence archéologique complète qui commence avant la culture El Obeid ; et aucune des couches anciennes n’a été réemployée [42]. Le site de Persépolis est également bien connu. Il a été fouillé par l’École orientale de Chicago à partir de 1931 [43]. Là encore, nous avons de nombreuses inscriptions et les sondages ont montré que le site du palais de Persépolis est construit sur un site vierge [44]. Enfin, le site d’Angkor est également bien documenté. Il est construit pendant le règne de Suryavarman II et les dégagements des années 1876 et suivantes, les restaurations des années 1930 et les fouilles récentes n’ont montré aucune construction plus ancienne. Ainsi, sur trois sites considérés par les auteurs comme étant reconstruits, on ne trouve en réalité aucune reconstruction.

Nous voyons donc que les sites de cet équateur penché ne sont pas liés chronologiquement et qu’il n’y a ni récupération, ni reconstruction.

Mais, peut-être qu’en effet, comme il est affirmé dans ce documentaire et dans plusieurs interviews, les systèmes de construction présentent des similarités importantes, permettant finalement de lier ces sites [45].

Mode de construction

L’autre aspect qui est mis en avant par les auteurs, ce sont les ressemblances dans les systèmes de construction [46]. C’est d’ailleurs essentiellement la présence de murs cyclopéens que les auteurs mettent en avant. Le terme de murs cyclopéens désigne des murs construits en blocs de très grande taille. Il est nommé ainsi en référence aux murs de Mycènes dont on dit qu’ils sont construits par des cyclopes [47]. Nous allons voir que ces ressemblances sont, au mieux, fortuites, en tout cas pas partagées par l’ensemble des sites.

Porte des Lions à Mycènes - Par Andreas Trepte — Travail personnel, CC BY-SA 2.5, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=3781587

Nous verrons d’abord les systèmes qui se ressemblent, en montrant qu’ils reposent sur des systèmes proches, puis nous verrons que certains systèmes de construction n’ont simplement rien à voir, enfin nous noterons que les auteurs ont écarté un grand nombre de constructions du même type pour des raisons obscures.

Par mode de construction, nous entendons les techniques employées pour concevoir et bâtir les bâtiments et les structures sur ces sites. La connaissance des bâtiments est le domaine de l’archéologie du bâti et l’archéologie urbaine [48]. Ces techniques varient selon les besoins, les moyens disponibles et les techniques connues. Les archéologues ont beaucoup travaillé sur les techniques de construction, s’interrogeant sur les chantiers et leur organisation, sur les matériaux employés et les temps pris pour de telles constructions. Par exemple, le chantier de la Pyramide de Khéops a fait l’objet d’études nombreuses et notamment des villages d’ouvriers [49]. La reprise des fouilles d’Angkor, par exemple, est exemplaire de ces démarches. En effet, après une période d’arrêt des fouilles, les archéologues ont pu réinvestir les sites autour de Siem Reap après la signature des accords de Paris en 1991. La reconsolidation de ces sites a permis notamment d’étudier de plus près les techniques employées sur place [50]. Ces connaissances ont permis de mettre en avant un certain nombre de ressemblances : les sociétés utilisent des techniques adaptées à leur milieu, telles la brique crue dans les milieux secs ou le bois dans les régions comprenant des forêts ; les sociétés utilisent en priorité les ressources proches, telles que le grès dans les sites de Siem Reap ou le calcaire de Gizeh pour la pyramide de Khéops ; les sociétés n’hésitent pas, pour des parties spécifiques ou prestigieuses d’un bâtiment à employer des matériaux plus rares ou des techniques plus difficiles à mettre en œuvre, comme les dalles de granite d’Assouan de la pyramide de Khéops ou les pierres cyclopéennes des sites andins [51]. Il se peut également que plusieurs techniques soient employées sur un même chantier. Les exemples sont assez nombreux. Ainsi, les Romains peuvent, selon les besoins, employer des constructions en bois, en pierre, en torchis, mixte. On sait notamment que dans une ville romaine, les domus sont en pierre tandis que les insulae, maisons de rapport, sont en bois, en torchis ou en matériaux moins nobles [52]. Parfois, plusieurs techniques sont employées dans un même bâtiment. Ainsi, une insula romaine peut avoir deux ou trois étages en pierre ou en brique et les étages les plus hauts sont dans des matériaux plus légers, en bois et en torchis par exemple [53]. C’est le cas sur les sites andins où gros blocs cyclopéens et murs en moellons se côtoient.

Ahu sur l’île de Pâques ; un ahu est une plateforme pour Moai - Crédit Alexis Seydoux

Les auteurs de LRDP et de BAM mettent en avant certaines constructions effectuées avec des blocs de très grande taille, les fameux murs cyclopéens. Un certain nombre de sites sont ainsi mis en avant, notamment la grande pyramide de Khéops, les sites incas, l’ahu de Vinapu à l’île de Pâques. En général, ces sites sont construits avec des blocs de grande taille. Évidemment, sur les sites incas, les techniques de construction sont les mêmes. Les constructions de Cuzco, du Machu Picchu, de Sacsayhuaman ou d’Ollantaytambo sont de même facture [54]. Ce sont des sites construits en même temps, avec des techniques similaires, proches les uns des autres. En effet, ces sites sont en partie constitués de pierres de très grande taille, très bien ajustées et montées à vif, c’est-à-dire sans mortier. S’il reste des questions sur l’ajustement des pierres (taille précise, usage d’un produit acide), ces constructions sont clairement issues de la taille de pierre venant de carrières et sans doute ajustées sur place [55]. Les auteurs font un lien très direct avec d’autres constructions, à commencer par la grande pyramide de Gizeh et surtout l’ahu de Vinapu sur l’île de Pâques. L’ahu de Vinapu est considéré comme le plus ancien de l’île. Il est daté d’environ 1 000 [56]. Un ahu est une plateforme sur laquelle sont posées les grandes statues, les moai. C’est sur la ressemblance entre cet ahu et les constructions incas que l’hypothèse d’une venue de ces derniers sur l’île a été développée [57]. En effet, il faut remarquer que les deux techniques sont proches. Dans les deux cas, on a en effet des blocs de grande taille, bien ajustés. On note une petite différence : les assises de Vinapu semblent plus régulières que celles de Cuzco, mais ce n’est qu’un détail. Mais, là où le mur inca est un élément de pierre pleine, l’ahu pascuan n’est qu’un parement, c’est-à-dire uniquement la partie extérieure d’une structure. D’ailleurs, les photos de l’ahu de Vinapu montrent bien le blocage [58]. Ainsi, la ressemblance n’est qu’apparente.

Ahu Vinapu - Par Jorge Morales Piderit — Travail personnel, CC0, https://commons.wikimedia.org/w/index.php?curid=17547414

Mais, surtout plusieurs sites n’ont aucun rapport dans leurs modes de construction. Prenons quatre sites proches, cités dans le film, ceux d’Ur, Persépolis, Mohenjo Daro et Angkor Wat [59].

Site de Persépolis (VI-Ve siècle avant notre ère) - Crédit Alexis Seydoux

Le site d’Ur, qui a été fouillé, comprend des temples de formes diverses, également des tombes et des structures d’habitations ; c’est la période des dynasties archaïques III (environ 2600-2340 avant notre ère), proche des dates égyptiennes [60]. Le site de Persépolis est bien connu, car fouillé et restauré depuis 1931, il fait l’objet de nombreuses études. Il est plus récent et comprend essentiellement un grand palais, avec des salles d’apparat et de réception, des logements et des réserves [61]. Le site de Mohenjo Daro, dont la date est plus proche de celle d’Ur, comprend une cité complète, avec logements, palais et des réservoirs. Enfin, le site d’Angkor Wat est spécifique, puisque c’est un temple unique, dit temple montagne ou temple d’état [62].

Nous notons que ce sont tous des sites élitaires. Ils comprennent des structures spécifiques dédiées à la religion et/ou au pouvoir. Ce qui veut dire que pour chacun de ces sites, ce sont les matériaux et les techniques les plus avancés qui sont déployés. Ce sont aussi les structures les plus imposantes qui sont construites : la grande pyramide de Khéops, la ziggourat d’Ur, l’Apadana de Darius de Persépolis, le temple d’Angkor Wat lui-même, qui est le plus important temple khmer.

Qu’observons-nous ? Chaque fois, les constructeurs emploient les matériaux et les techniques locaux. Et, comme à chaque fois, les matériaux les plus immédiats sont différents et les techniques sont aussi différentes, et bien nous avons des méthodes de construction autres. Prenons le cas de Gizeh. Sur l’ensemble des constructions du site, les grandes pyramides et les temples, on note l’utilisation de techniques maîtrisées depuis quelques centaines d’années, notamment depuis l’ensemble funéraire de Saqqarah [63]. Mis à part quelques matériaux spécifiques, le granite d’Assouan pour des structures qui demandent plus de solidité, l’ensemble des pierres employées proviennent soit du site même, soit des carrières de Tourah, de l’autre côté du Nil [64]. En ce qui concerne Ur, on note également l’usage des matériaux locaux, de la brique crue [65]. C’est encore la logique des matériaux locaux qui est présente. Pour l’Apadana et le palais de Darius et de Xerxès, on note un mélange de techniques associant pierre venue de carrières proches et briques crues. Ce sont encore une fois des produits locaux avec des techniques associant les différents peuples de l’empire achéménide [66]. Il faut noter que ce sont également les techniques de construction de Mohenjo Daro, essentiellement la brique crue, et celles des cultures de l’Indus. Dernière mention, le site d’Angkor Wat est construit en briques de latérite avec des parements en grès. C’est la technique déjà employée dans les temples plus anciens, notamment le temple de Phnom Bakheng, construit par Yasovarman à la fin du IXe siècle, et premier exemple de temple montagne sur ce site [67]. La brique de latérite a remplacé la brique cuite des sites plus anciens, notamment du Sambor Pre Rup. Quant au grès, il sert pour les parements dès la construction des temples du Ruolos, comme le temple du Preah Ko, qui date des années 880 [68]. Ce grès vient des collines qui sont situées à une distance proche de ces sites.

Site d’Angkor Wat, au Cambodge (XIIe siècle) - Crédit Alexis Seydoux

Les auteurs insistent également sur les différences techniques sur certains sites, qui seraient, selon eux, la marque de deux périodes de construction très distinctes [69]. C’est ce que font remarquer les auteurs pour un site comme le Machu Picchu, qui comprend des blocs cyclopéens et des moellons [70]. Mais la construction mixte n’est pas nécessairement synonyme de différences chronologiques. Comme nous l’avons mentionné plus haut, dans les constructions romaines, l’emploi de matériaux mixtes est fréquent [71]. En général, ce sont des emplois soit pour des mesures d’économie, soit pour des raisons architectoniques. Ainsi, l’usage de techniques mixtes n’est pas une preuve d’une chronologie différente, comme cela est avancé pour les sites andins.

Ainsi, nous observons deux éléments. D’une part, que tous ces sites emploient en priorité des matériaux extraits à une distance raisonnable du site, sauf exception pour des parties spécifiques – les granites d’Assouan pour les chambres de décharge. D’autre part, chaque fois, les techniques employées sont différentes les unes des autres. Donc, à l’inverse de ce qui est dit, il n’y a pas une unité de techniques sur ces constructions qui laisserait à penser qu’elles puissent être issues d’une culture similaire.

Par ailleurs, les auteurs veulent montrer que les constructions sont toutes en pierres de taille et en pierres cyclopéennes. D’une part, comme nous venons de le voir, ce n’est pas le cas, et d’autre part, ils écartent des sites qui auraient ces caractéristiques, mais qui ne se trouvent pas sur l’équateur penché. Le choix écarte donc des sites qui auraient les caractéristiques définies par les auteurs, à savoir des murs cyclopéens, une écriture glyphique. C’est le cas de Mycènes. Ce site est daté du XVIIe siècle avant notre ère pour ses premiers éléments, notamment les séries de tombes. Il comprend des pierres cyclopéennes, notamment ce qui est appelé la Porte des Lions [72]. On trouve les mêmes remparts dans la cité de Tyrinthe.

Le fait d’avoir écarté ces sites montre bien que les auteurs de ce documentaire fondent leur démonstration non pas sur la comparaison, mais sur un a priori : tous les sites de la ligne décrite doivent être équivalents ; ceux qui leur ressemblent mais qui ne sont pas sur cette ligne sont écartés.

Ainsi, nous montrons que les coïncidences mises en avant dans le film ne sont que factices. Nous montrons également que les auteurs font un choix de sites qui ne repose pas sur des similitudes, mais uniquement sur cet alignement.

Nous allons voir qu’en plus, il n’y a pas réellement d’éléments qui rassemblent les sociétés qui ont développé ces sites.

Sociétés

Les auteurs essaient de mettre en avant des liens entre les sociétés, liens liés à une société ancienne.

Qu’est-ce qu’il faut entendre par société similaire ? Le concept lui-même est assez vaste. On peut penser que par ce concept, les auteurs essaient de mettre un lien technologique, culturel et social. Si la société est le champ principal de l’Histoire et de l’archéologie, elle se décompose en plusieurs éléments différents [73]. Mais la société en elle-même est un concept trop large pour qu’il soit pris en compte. Peut-être faut-il percevoir pour les auteurs une vision d’une société commune sur le plan matériel. Cela rejoint plutôt l’idée que se fait l’archéologie d’elle-même aujourd’hui, celle d’une archéologie post-processionnelle, dont l’objet principal est bien l’étude de la société à travers ses restes matériels [74]. Cette définition assez vague semble recouvrir, pour les auteurs, l’idée d’une société ancienne unique qui a diffusé un certain nombre de savoirs techniques [75]. Il faut donc essayer de comprendre ce que les auteurs lient dans cette société issue d’un même noyau.

D’abord, commençons par les sites qui, de toute évidence, sont liés car ils appartiennent à la fois à la même aire géographique, à la même période chronologique et à la même aire culturelle. C’est évidemment le cas des sites andins de Cuzco, de Sacsayhuaman et d’Ollantaytambo. On peut se poser la question des sites de Nazca et du chandelier de Paracas qui sont également datés de la partie classique des Andes. Les historiens et les archéologues du monde andin peuvent montrer ainsi les liens et les évolutions des civilisations andines [76].

On pourrait estimer que ces sites appartiennent à la même culture ou à la même société uniquement si on trouvait des points communs importants. Ainsi, on peut parler de même aire culturelle quand les sites de ces cultures ont des traits comuns. C’est le cas par exemple du monde mésoaméricain : établissement d’un calendrier complexe fondé sur la permutation des cycles, avec un cycle sacré de 260 jours et une année solaire de 365 jours, une écriture hiéroglyphique, des livres en écorce de bouleau, des connaissances en astronomie, un jeu de balle, et un panthéon complexe [77]. Mais, dans l’ensemble des sites qui sont mis en avant dans les deux documentaires, on ne peut pas parler de caractères communs. Prenons les sites faisant partie de la période ancienne : Gizeh, Ur et Mohenjo Daro. Ces sites sont de dates proches ; ils appartiennent à trois cultures différentes : l’Égypte pharaonique de l’Ancien Empire, la Mésopotamie de la période des dynasties archaïques III et Mohenjo Daro à la civilisation de l’Indus. Ces sites ont sans doute eu des relations commerciales et peut-être diplomatiques. On connaît par exemple des batailles entre Égyptiens et Hittites pour le contrôle du nord du Levant, ou les mariages princiers au Nouvel Empire.

En revanche, sur ces sites, le système funéraire, le système économique ou le système religieux sont tous différents.

Dans le monde égyptien, surtout de l’Ancien Empire, les souverains créent des complexes funéraires importants, sans doute dédiés à leur vie après la mort. Ce n’est pas le cas des Sumériens, qui, s’ils laissent de tombeaux avec des très nombreux objets, ne construisent pas des structures aussi importantes. Et ce n’est pas non plus le cas des sites de l’Indus, dans lesquels les tombes ne sont pas importantes.

En économie, le palais mésopotamien est à la fois un lieu de pouvoir politique et économique. En revanche, le système égyptien est centré sur les provinces, les nomes. Quant aux sites de la vallée de l’Indus, Harappa et Mohenjo Daro, les greniers forment des centres séparés dans la cité [78]. De plus, les palais sont des centres de stockage.

De même, le système religieux est totalement différent. Chez les Égyptiens, les dieux sont intégrés aux régions, aux fonctions, aux différents pouvoirs. À Sumer, les dieux sont honorés dans des temples et dans des ziggurats, que l’on ne trouve pas en Égypte ou à Mohendjo Daro. La cosmogonie est aussi très différente. Entre la création du monde autour de Thot chez les Égyptiens, ou la naissance de la terre et de la mer d’An et Ki, puis celle de leur fils Enlil, on note des différences sensibles.

Ainsi, on ne peut pas parler de fond commun de société.

Jacques GRIMAULT évoque notamment une langue commune unique et des liens entre ces sites [79] . Il est facile de tenter des rapprochements et de penser que certains mots qui ont une consonance proche ont la même origine : ainsi, “astre” et “être” sont, selon M. GRIMAULT, deux mots qui viennent de la même référence étymologique [80]. On pourrait comprendre que cette dernière serait celle des bâtisseurs. Dans les documentaires et dans les conférences, des liens sont ainsi faits entre des mots dont la phonétique est proche. De même, les auteurs insistent sur l’usage de systèmes d’écriture proches.

Ces théories sont séduisantes et permettent de donner une histoire globale, accompagnant cette idée d’une sorte de civilisation primaire. Mais elles ne reposent sur rien.

Les langues des diverses cultures présentes sur cet équateur penché appartiennent à des groupes différents. Ainsi, la langue égyptienne appartient au groupe chamito-sémitique, le sumérien est une langue unique, le perse est une langue indo-européenne, la langue des Khmers est austronésienne, les Pascuans parlent une langue polynésienne et les Incas parlent une langue Quechumaran [81]. Pour les linguistes, ces langues appartiennent à des groupes différents dont les structures sont également variées. Mais, c’est faire fi des règles de linguistique qui expliquent l’évolution des langues. Ainsi, les langues indo-européennes, si elles ont un tronc commun, vont diverger selon des règles qui ont été établies par les linguistes [82]. Mais les auteurs tentent de forcer les règles linguistiques et de créer des liens. Ces derniers avancent ainsi que le lien sur l’équateur penché peut notamment se retrouver dans les mots : Ankh, objet égyptien désigné sous le terme de clé de vie, qui serait lié à Angkor Wat, le temple khmer [83]. On voit ici que ce raisonnement reste très ténu, car comparer une langue chamito-sémitique à une langue khmer ne pourrait avoir de sens que si les auteurs montraient que ces mots ont non seulement la même signification ou une signification proche, mais qu’en plus, il existe une chaîne, une liaison dans le temps et dans l’espace entre eux. Ainsi, les mots domaine en français, domain en anglais ou domanio en espagnol ont une origine commune, le dominus latin, une signification proche et on peut montrer qu’entre le mot en langue contemporaine et son origine, il y a des intermédiaires. Mais, entre l’Ankh et Angkor, il n’existe aucun terme intermédiaire dans le temps et dans l’espace et le terme d’Angkor signifie ville, alors que celui d’Ankh désigne une clé de vie [84].

En plus de ces liens entre langues différentes, les auteurs mettent en avant le lien entre les écritures, essentiellement hiéroglyphiques. Là encore, les auteurs procèdent par raccourci un peu brutal, mettant en avant quelques points communs, comme les hiéroglyphes égyptiens et l’écriture de l’île de Pâques. Là encore, les liens sont faibles voire inexistants. D’une part, il existe des endroits sans écriture, comme le monde inca, mais d’autre part, les systèmes d’écritures sont très variables : le hiéroglyphe égyptien, à la fois phonétique et idéogrammique, le sumérien, essentiellement idéogrammique, le cunéiforme, syllabique ou encore le sanskrit que l’on trouve au Cambodge, alphabétique.

Ainsi, les sociétés présentes sur l’équateur penché sont également différentes dans leurs structures, leurs langues et leurs écritures. On a bien affaire à des cultures différentes, même celles de la même période.

Conclusion

Comme nous l’avons vu, les sites qui sont censés avoir été construits au même moment par des bâtisseurs à une époque reculée sont en fait de périodes totalement différentes. Nous avons d’ailleurs classé ces structures en groupes, afin de montrer les différentes périodes (IIIe millénaire avant notre ère, Ier millénaire avant notre ère, premier millénaire de notre ère, entre 900 et 1100. De même, nous avons vu que sur ces sites, les remplois ne sont pas attestés.

De même, les auteurs insistent sur les similarités techniques sur ces sites : de grands blocs parfaitement taillés et parfaitement ajustés, qui – selon les auteurs - ne seraient pas techniquement réalisables par des peuples anciens (même primitifs selon LRDP). Mais, comme nous l’avons vu, les techniques sont variées : pierres taillées, briques cuites, briques crues, parement en grès. Même lorsque des similarités sont visibles, comme entre les sites incas et l’île de Pâques, ce n’est que de façade, puisque l’île de Pâques comprend des blocs de parement alors que les sites incas utilisent des constructions en gros blocs.

Enfin, les sociétés sont très différentes, en effet, en ce qui concerne tant les langues, qui appartiennent à des groupes distincts, que les organisations sociales et politiques (cité-état, grands empires, groupes claniques). C’est surtout vrai pour la langue qui est pourtant considérée par les auteurs comme un facteur d’unité. Or, nous l’avons vu, ces dernières n’ont pas de rapports entre elles, en dehors des groupes de langues distincts.

Ainsi, nous constatons que les différences entre les sites sont telles qu’il nous semble impossible de considérer que ces sites soient liés entre eux par un fil directeur : même état, même constructeur ou même culture/civilisation. Il nous semble donc qu’il faille écarter de manière absolue un lien quelconque entre ces sites, autre qu’une idée artificielle, fondée sur un large trait tiré à travers le globe. Penser qu’il existe un lien entre ces sites tient de l’ésotérisme, mais pas de la science historique.

Angkor Wat - Crédit Alexis Seydoux