Les cathédrales ne sont pas des constructions odiniques (1)
Article mis en ligne le 25 novembre 2022

par Alexis Seydoux

Dans un premier article, nous avons vu qu’Oleg de Normandie, en empruntant très largement aux hypothèses de Jacques de Mahieu, estime que des Scandinaves ont occupé l’Amérique centrale, puis l’Amérique du Sud, pour exploiter des mines d’or et d’argent. Il estime ensuite que cet argent a été acheminé en Normandie, argent qui a permis le développement de la Normandie, un développement technique et architectural. Selon Oleg de Normandie, cette région est le berceau à la fois d’un peuple libre, fusion des Gaulois et des vikings, porteur de traditions primordiales, et porteur de technologies avancées.

Notre auteur met en avant la ville de Chartres et sa cathédrale. Elle serait la quintessence du nouveau savoir gothique, marque à la fois d’une technologie avancée, mais également du savoir et de la sagesse présumée des Scandinaves occupant la Normandie.

Cette principauté médiévale est au centre du raisonnement d’Oleg de Normandie. Pour lui, elle est la fusion entre des vikings et des Gaulois de religion celto-odiniste, et qui résisteraient aux Carolingiens. Nous avons déjà montré que cette hypothèse n’est fondée sur rien [1]. Nous allons néanmoins essayer de décortiquer le raisonnement d’Oleg de Normandie.

Nous allons d’abord comprendre comment Oleg de Normandie construit le mythe d’une Normandie odinique indépendante puis comment il estime que les sociétés odiniques auraient fondé l’ordre du Temple et comment cet ordre du Temple aurait été l’inventeur du style gothique.

La Normandie viking : le mythe de l’indépendance

Pour Oleg de Normandie, les vikings occupent leur territoire principal, le duché de Normandie, à partir de 911 [2]. Pour lui, le duché de Normandie est autonome du roi des Francs et en dehors du contrôle de l’Église de Rome [3]. Les vikings y exercent un gouvernement de liberté et de développement économique et social. Dans l’esprit de notre chercheur, les hommes et les femmes y ont les mêmes droits [4]. Il reprend là des hypothèses qu’il a développées dans d’autres films, mais qui ne reposent sur aucune donnée réelle. Il estime également que Chartres, dont la cathédrale joue un rôle central dans son hypothèse, se trouve dans ce duché. Elle serait l’héritière des écoles de druides qui auraient fusionné avec les écoles d’Odin, qui auraient hérité des connaissances de l’Atlantide et de la tradition primordiale [5]. Cette hypothèse est empruntée une nouvelle fois à Maurice-Erwin Guignard.

Quelle est la réalité de l’histoire du duché de Normandie ?

Histoire du duché de Normandie

Parler de la Normandie comme du territoire principal des vikings, c’est considérer que les vikings sont un peuple. Nous avons déjà indiqué dans plusieurs articles que le terme de viking désigne un état – ceux qui partent pour des opérations de pillage et de raids outre-mer, et non un peuple [6]. La Normandie n’est donc pas le territoire des vikings, qui ne sont pas un peuple, et n’en porte pas le nom car Normandie veut dire territoire des hommes du Nord [7]. Rappelons qu’au Xe siècle, lorsque Rollon obtient le duché de Normandie, les territoires que tiennent les Scandinaves sont d’abord la Scandinavie elle-même, et notamment le Danemark [8].

La Normandie est fondée en 911 par le Traité de Saint-Clair-sur-Epte, comme une concession faite par le roi Charles le Simple au chef normand Rollon [9]. L’histoire de ce duché est bien connue par deux sources principales au service des ducs, celle de Dudon de Saint-Quentin, et celle de Guillaume de Jumièges. Dudon de Saint-Quentin rédige une histoire des premiers ducs, la De Moribus et actis Primorum Normanniae Ducum (Les mœurs et l’histoire des premiers ducs de Normandie) [10]. Guillaume de Jumièges, pour sa part, rédige une Gesta Normanorum Ducum, qu’il écrit après la conquête de l’Angleterre par Guillaume le Conquérant [11]. Cette histoire est amplifiée au début du XIe siècle par Oderic Vital de 1109 à 1113, puis par Robert de Torigni [12]. Que nous disent les sources ?

Depuis les années 841, des vikings, c’est-à-dire des Scandinaves, mènent des raids et des pillages en Europe de l’Ouest – jusqu’en Méditerranée, mais également dans la Baltique et le long des fleuves russes. Ils attaquent le long de la Seine [13]. Ces raids sont assez importants et les Scandinaves attaquent Paris par deux fois, en 845 et en 885 [14]. En 911, le chef de guerre Rollon, qui a hiverné dans la région d’Auxerre, attaque Chartres ; il est battu par une armée franque, commandée par Robert, le duc de Neustrie, Ebles, vicomte de Poitiers et Richard, princeps de Bourgogne [15]. Après cette victoire, les aristocrates et le roi des Francs, Charles le Simple, proposent au chef scandinave de s’installer dans une zone autour de Rouen et d’Évreux, charge à lui de la défendre contre les autres incursions. Le traité lui-même n’a pas été conservé, mais sa recension est connue par Dudon de Saint-Quentin [16]. Selon le texte de Dudon de Saint-Quentin, le roi et le comte installent Rollon comme comte (comes) de Rouen, charge à lui de défendre cette zone contre les attaques des vikings [17]. Le traité précise aussi que Rollon se fait baptiser et prend le nom chrétien de Robert ; son parrain est sans doute Robert, duc de Neustrie [18]. Un texte plus tardif, une charte de Charles le Simple datée du 14 mars 918, précise les terres confiées à Rollon et indique que le chef normand doit défendre ces territoires au profit du roi des Francs [19]. À cette date, il ne contrôle pas l’ensemble de la Normandie, mais uniquement les régions autour de Rouen et d’Évreux [20].

Pour Oleg de Normandie, l’installation des vikings se fait avec un soutien de Gaulois odinistes réfractaires installés dans cette région qui les aurait accueillis [21]. Il fait ici allusion à l’idée d’une société celto-odinique ancienne que les vikings seraient venus libérer de la mise en esclavage par les Carolingiens. Cette hypothèse, qu’il a développée dans plusieurs films, et notamment dans Esclaves Vikings contre Dinars [22] est fausse [23]. Néanmoins, Oleg répète l’idée que les « vikings sont des croisés (qui) rétablissaient la liberté pour les paysans et les femmes » [24]. L’installation de Rollon n’a donc rien à voir avec une croisade viking pour libérer une population ; c’est un accord entre un chef de guerre battu et un souverain, dans lequel le second octroie une terre en échange d’une alliance et d’un soutien militaire.

Le territoire de la Normandie s’agrandit au Xe et au XIe siècles et s’étend vers le Cotentin, notamment durant le règne du successeur de Rollon, Guillaume Longue Épée [25]. Son territoire s’étend et prend forme au cours du Xe siècle, notamment du fait des opérations de Guillaume Longue épée et de ses successeurs [26]. Ces derniers prennent le contrôle de la région du Mans, et de Bayeux en 924, puis de l’Avranchin et du Cotentin en 933 [27]. À cette date, la Normandie comprend les cités de Rouen, Bayeux, Avranches, Évreux, Sées, Lisieux et Coutances [28]. Le contrôle reste nominal et il faut attendre 966 pour qu’il soit réel [29]. Le premier duc est Richard, mort en 996 [30].

Est-ce que la Normandie est indépendante et donc en dehors du contrôle du roi des Francs ? Oleg ne présente aucune source qui permette de l’affirmer. En revanche, les spécialistes du duché de Normandie, comme Lucien Musset et Jean Yver, indiquent que les institutions carolingiennes n’ont pas été impactées par l’arrivée des hommes du Nord [31]. Au contraire, les hommes du nord adoptent les institutions franques : titres et institutions employés en Normandie au Xe siècle sont les mêmes que dans le reste de la Francie occidentale [32]. À la fin du Xe siècle, la Normandie du duc Richard II est intégrée dans le système politique du nord de la Francie et son système politique est très proche de celui du royaume capétien. Comme l’indique Dominique Barthélémy, « La Normandie est à coup sûr francisée au temps du duc Richard II (996-1026) » [33]. Le duc de Normandie est un vassal du roi des Francs. Lorsque ce dernier est menacé, Richard II attaque son ennemi, Eudes de Blois [34]. Comme dans le reste de la Francie, l’organisation féodale se met en place : le duc de Normandie est à la tête d’une cascade de comtes, vicomtes et seigneurs, qui sont ses vassaux. Enfin, le fils naturel de Robert le Diable, Guillaume, qui lui succède, a du mal à assoir son pouvoir. Il fait jouer le système vassalique et appel à son aide son suzerain, le roi Henri Ier, roi des Francs. De même, les textes suivent les modèles carolingiens et les pièces frappées en Normandie sont les mêmes qu’en Francie [35].

C’est aussi le cas de l’organisation religieuse : les sièges épiscopaux ne changent pas. Les souverains de Normandie sont des soutiens de l’Église : Guillaume Longue épée, le fils de Rollon, restaure ainsi l’abbaye de Jumièges et la confie à une douzaine de moines qui viennent de l’abbaye de Saint-Cyprien de Poitiers [36]. Sous Richard Ier, le moine Mainard vient restaurer l’abbaye du Mont Saint-Wandrille, puis celle du Mont Saint-Michel [37]. Le successeur de Richard III, son frère Robert dit le Diable, meurt en 1037 lors d’un pèlerinage à Rome [38]. Rappelons encore qu’en 1053, lors d’une grande sécheresse, les moines de l’abbaye de Saint-Wandrille, en Normandie, sortent les reliques chrétiennes de saint Wulfran et vont à Rouen afin d’organiser une procession [39].

Contrairement aux affirmations d’Oleg de Normandie, reprenant ici Maurice-Erwin Guignard sans le vérifier, les ducs de Normandie n’installent donc pas d’institutions « odiniennes », mais, au contraire, renforcent les institutions politiques et religieuses carolingiennes. Cela ne veut pas dire que les Scandinaves n’ont laissé aucune trace, comme le montre l’onomastique en Normandie. Ainsi, les noms de lieux influencés par les langues scandinaves se concentrent dans le Cotentin et dans le Pays de Caux [40].

Hastings, le héros celto-viking conquérant de Chartres

Un des arguments clés d’Oleg de Normandie, c’est le développement de Chartres, capitale des savoirs odiniens et intégrée à la Normandie. Cette ville aurait été conquise en 846, par Hasting, un chef celto-viking [41]. Mais - complot oblige - cette donnée serait cachée par les inquisiteurs, alors que le roi Charles le Chauve l’aurait reconnue [42]. Si Wikipédia le reconnaît, où est l’occultation des inquisiteurs ? Pour Oleg de Normandie, Wikipédia est valable quand l’encyclopédie va dans son sens, mais contaminée par l’Inquisition dans le cas contraire.

Pour un chercheur, si Wikipédia peut renseigner, elle ne peut être considérée comme suffisamment solide et sourcée pour construire une étude. On n’imagine pas un chimiste ou un biologiste citer Wikipédia comme référence dans l’écriture d’un article. D’autant qu’il existe, par exemple, entre les diverses versions d’un article sur Wikipédia – la version française, la version anglaise... - des différences flagrantes.

Hasting serait le plus grand viking de l’histoire, d’autant que c’est un « viking gaulois » [43]. Hasting est connu dans les sources sous le nom d’Aldingus. Il est mentionné par plusieurs auteurs, le récit le plus complet étant celui de Dudon de Saint-Quentin (v.960-mort après 1026 et avant 1043). Cet auteur est un proche des ducs de Normandie et écrit un siècle après le traité de Saint-Clair-sur-Epte, entre 996 et 1015. Son ouvrage, De Moribus et Actis primorum Normanniae Ducum (Des mœurs et des actes des premiers ducs de Normandie [44]) est à la gloire du duché et loue le soutien des ducs à l’Église chrétienne [45]. Il y évoque l’histoire de Hasting tout au long de son Livre I [46].

Pour Oleg de Normandie, Hasting est né en Champagne, ce qui en ferait un Gaulois. Pour affirmer cela, il s’appuie sur une autre source que Dudon de Saint-Quentin, la seule qui parle de l’origine champenoise de Hasting, les Histoires de Raoul Glaber (v.985-v.1047). Cet auteur affirme que « un jeune homme, né près de Troyes, à Tranquillus, dans la dernière classe des paysans, fort et robuste, d’esprit éveillé, mais d’une ambition sans limite, s’engage parmi les Normands, devient leur chef et ravage sa patrie sous le nom d’Hasting » [47].

Extrait de Raoul Glaber évoquant les origines d’Hasting.

Oleg de Normandie choisit une seule source, sans même vérifier s’il en existe d’autres et si la sienne est la plus solide, ajoutant même que Raoul Glaber est très sérieux [48], alors que les études sur cet auteur insistent sur son manque de fiabilité [49]. De plus, Raoul Glaber s’intéresse essentiellement aux événements qui prennent place entre 1010 et 1040, donc à plus de deux siècles des événements, non pas aux attaques des hommes du Nord du IXe siècle [50]. Notons qu’Oleg de Normandie ne mentionne jamais ni Dudon de Saint-Quentin, ni Guillaume de Jumièges, ni la Chronique d’Adhémar de Chabanes, qui sont les sources principales sur le duché de Normandie [51]. De même, il ne parle jamais des Annales de Saint-Bertin, une source qui évoque largement les attaques vikings en Francie occidentale au IXe siècle [52]. Il y a de la part d’Oleg de Normandie une méconnaissance des sources, et un choix délibéré de la seule qui va dans son sens.

Dès le XIXe siècle, l’hypothèse de l’origine champenoise de Hasting est considérée comme erronée. Dans son commentaire sur Dudon de Saint-Quentin, Jules Lair indique ainsi que Raoul Glaber n’est pas toujours fiable sur les origines des personnes [53]. Les analyses plus récentes mettent en avant le fait que Raoul Glaber, a mélangé plusieurs personnages en les confondant avec un Franc qui s’est rangé du côté des vikings [54]. Si Dudon de Saint-Quentin n’insiste pas sur les origines de Hasting, Guillaume de Jumièges (v.1000-après 1070), qui écrit une histoire des ducs de Normandie (Gesta Normannorum Ducum), indique que Hasting est né en Scandinavie et qu’il est le lieutenant de Bjorn Côte de Fer [55]. Henri Prentout, qui a analysé les sources franques, indique que plusieurs Hasting sont présents dans ces textes et ont été actifs en Gaule entre 841 et 895, mais que celui qui a attaqué Chartres n’est arrivé en Francie occidentale que vers 860.

Cette idée d’une origine gauloise est absurde, car l’idée de Gaulois en Francie occidentale au IXe siècle ne repose sur rien. L’ensemble des études sur la Gaule entre le Ier et VIe siècle insiste sur la romanisation de la Gaule et la perte des identités gauloises [56]. Au IXe siècle, l’identité gauloise, déjà dissoute dans le monde romain, n’est même plus un souvenir. Donc, les origines « gauloises » d’Hasting sont à la fois fausses sur le plan des sources et fausses sur le plan des origines. Hasting n’est pas gaulois ; il est un Scandinave arrivé en Gaule vers 860. Oleg de Normandie invente une donnée.

Chartres : ville normande

Pour Oleg de Normandie, Hasting a pris Chartres en 846. On ne sait pas sur quelle source Oleg de Normandie se fonde. Les Annales de Saint-Bertin, la source qui donne le plus de détails sur les attaques normandes durant cette période, n’indique aucune attaque contre cette ville pour l’année 846. On peut penser qu’Oleg de Normandie amalgame les attaques sur la Seine de 845 et le paiement d’une somme de 7.000 livres argent avec une prétendue attaque sur Chartres [57]. Il existe bien une tradition qui attribue à Hasting l’attaque de la ville, venue du manuscrit de Paul de Chartres, le Liber Hagani, mais cette dernière, fondée sur une tradition orale, n’est pas assez solide pour être une certitude [58].

La grande attaque contre Chartres a lieu en 857 ou plus certainement en 858, par la flotte commandée par Sidroc et Björn [59]. Les Annales de Saint-Bertin indiquent que l’évêque de la ville fuit à pied et se noie dans la rivière [60]. On ne sait pas si la ville est prise et saccagée ou si elle est rançonnée. La fuite de l’évêque laisse à penser que c’est la première option qu’il faut prendre en compte. La ville est sans doute prise par les Scandinaves, mais ils ne s’y installent pas. En 911, les vikings, sans doute sous la conduite de Rollon, attaquent Chartres, mais sont battus par les troupes du roi des Francs et du duc de Bourgogne [61]. Si la ville de Chartres avait été prise par Hasting dans les années 860, alors comment expliquer que les vikings l’assiègent en 911 ? De plus, le Chartrain, a été ravagé par Richard Ier, duc de Normandie [62]. Comment expliquer que le duc de Normandie pille ses propres terres ?

Dès la deuxième moitié du Xe siècle, Thibaut le tricheur, comte de Blois, prend le contrôle du comté [63]. On note également qu’au XIe siècle, la région de Chartres se dote de coutumes (costudines), donc des lois locales, qui n’ont rien à voir avec les règles du monde scandinave [64]. Là encore, les affirmations d’Oleg de Normandie sur l’inclusion de Chartres à la Normandie se heurtent à la réalité historique.

Néanmoins, pour Oleg de Normandie, la preuve que Chartres est une ville viking, c’est son blason qui représente les pendus d’Odin. Une rapide vérification sur le site de la ville de Chartres indique que le blason actuel date de 1780, qu’il a été restauré en 1811. Il représente trois fleurs de Lys pour marquer l’appartenance de la ville à la couronne et la création du comté par décision royale, puis sur fond de gueule (rouge) trois besants (pièces) représentant les pièces de monnaie frappées dans la région, les chartrains [65].

On ne trouve donc pas de pendu, mais le symbole des pièces de monnaie frappées à Chartres, comme cet exemple du XVIIe siècle.

Cette monnaie est frappée à Chartres dès le XIe siècle [66]. Elle comprend le symbole de l’atelier monétaire de Chartres, un ensemble de points et de traits qui n’a rien d’un pendu, et reprend le modèle carolingien.

Chartres n’a jamais été une cité « viking ». Elle n’a pas été non plus incluse dans la Normandie. Et cette Normandie n’a jamais été une terre libre. Un des fondements de l’hypothèse d’Oleg de Normandie se révèle totalement faux. Qui plus est, Oleg de Normandie emprunte des hypothèses à des auteurs peu scrupuleux et sans les vérifier. Cela montre que les méthodes du YouTubeur ne sont pas rigoureuses du tout.
Donc, si son hypothèse normande est fausse, qu’en est-il de son autre hypothèse centrale, la formation de l’ordre du Temple par les ordres odiniques ?

Fondateur de l’ordre du Temple

Pour Oleg de Normandie, les odinistes auraient créé un ordre afin de répandre la foi « dans les dieux et les vierges de la foi primordiale » [67]. Pour cela, les odiniens proposeraient la construction de cathédrales mixtes chrétiennes et odiniennes [68]. L’accord serait accepté par Louis VI (r.1108-1137) [69]. Les Templiers seraient sous contrôle normand et cacheraient le secret de l’or américain, qui resterait inconnu de la chrétienté et du roi des Francs [70]. Mais, pour Oleg, cela n’est jamais évoqué par les historiens, nouveau « complot » de ces derniers. Pour le savoir, il faut se référer à la littérature alternative sur les Templiers [71]. De ce fait, jamais notre auteur ne cite les historiens qui ont travaillé sur les Templiers. L’ordre des Templiers a été très étudié, notamment par Alain Demurger [72]. Il a aussi donné lieu à de très nombreuses publications ésotériques, ne s’appuyant pas sur les sources connues et tendant à donner des explications fondées sur des informations secrètes et des connaissances cachées.

Le Temple : un ordre odinique ?

D’après Oleg de Normandie, afin de créer un pont entre les chrétiens et les celto-nordiques, les loges odiniennes fondent l’ordre des Templiers [73], un ordre odinien [74]. La preuve de cette affirmation, c’est que les écrits de Bernard de Clairvaux, qui évoquent les Templiers et notamment leur lien avec l’ordre cistercien et la chrétienté ont été, selon Jean Hardouin (1646-1729), trafiqués [75]. C’est un argument un peu léger. En effet, il existe très nombreuses sources sur l’ordre du Temple. Elles insistent sur le fait que les Templiers sont les protecteurs des pèlerins et les défenseurs de la chrétienté, et non un ordre odinien [76]. Quant à Jean Hardouin, c’est un père jésuite qui joue un rôle important dans les pré-Lumières, car il est un des premiers à mettre en avant l’idée que les sources historiques sont subjectives [77]. Mais il se place dans une position hypercritique par rapport aux sources anciennes, les remettant toutes en doute [78]. Affirmer, sans avoir soi-même lu les sources, et sur la seule foi de Jean Hardouin, un auteur du XVIIIe siècle, que les Templiers sont odinistes, c’est très léger de la part de notre chercheur.

Oleg de Normandie affirme que les textes des Templiers ont été détruits, pour cacher les origines ou la foi de ces derniers [79]. Pour cela, il s’appuie alors sur l’ouvrage de Thierry Wirth ; ce dernier indique qu’il ne reste aucun document « de la période gérée par les Templiers » [80]. Oleg de Normandie aurait dû vérifier cette assertion, car il reste de très nombreux textes des Templiers, d’autant que ces archives ont été confiées aux Hospitaliers lors de la dissolution de l’ordre en 1312 [81].

L’ordre serait donc odinique et Oleg de Normandie avance des preuves. Hugues de Payens signifierait Odin le Païen [82]. Dans l’Edda Hugues serait un autre nom d’Odin, parce que la prononciation est proche. Rien ne le montre dans ce texte islandais du XIIIe siècle [83]. Il ajoute des arguments numérologiques : fondation de l’ordre en 1118 et cheminement à Jérusalem jusqu’en 1127 ; en ne prenant que les derniers chiffres, on obtient dix-huit et vingt-sept, des multiples de neuf, chiffre d’Odin, qui a passé neuf nuits pendu pour découvrir le secret des runes. Notre chercheur odinique dit aussi que c’est le chiffre qui apparaît le plus dans l’Edda après le chiffre trois [84]. La « vraie croix templière » serait faite de neuf cercles [85]. Ce serait une preuve, car les religions judéo-chrétiennes sont reliées au nombre sept [86]. Cela montre la totale méconnaissance de notre auteur, qui oublie l’importance du trois de la Trinité ou du douze, nombre des tribus d’Israël, ou des apôtres. Il n’y a donc là aucun argument.

Une autre preuve serait le lien entre Baphomet et Thor. Pour notre chercheur, le culte de Baphomet est une déformation du culte de Thor [87], et une des accusations formulées contre les Templiers, c’est que ce sont des adorateurs de Baphomet [88]. Le terme est une déformation de Mahomet, associant le Diable et le rasûl, Muhamad. Les preuves sont très minces : Baphomet est représenté comme un bouc qui serait l’animal de Thor ou comme un homme âgé, qui serait la figure d’Odin. Par ailleurs, et encore une fois sans preuve, notre chercheur indique que les moines de la fin du Moyen âge utiliseraient le nom d’Odin pour désigner le diable [89]. Il indique également que l’abbaye du mont Saint-Michel aurait été odinienne. L’idée d’une abbaye odinienne est ici totalement extravagante, car il n’y a pas de système de monastère dans la religion scandinave. On a eu beau chercher, nous n’avons jamais trouvé une telle association [90].

Historiquement, qui sont les Templiers ? Le Temple est un ordre monastique combattant, fondé par Hughes de Payens vers 1120 [91]. Oleg de Normandie donne toujours la date de fondation de 1118, mais cette dernière n’est pas assurée. L’existence de l’ordre est confirmée lors du concile de Troyes, en 1129 [92]. La règle est réécrite sur les instructions d’Hugues de Payens, avec les conseils des pères présents à ce concile [93]. Dans cette règle, l’influence de l’ordre cistercien est très importante [94]. Bernard de Clairvaux, abbé cistercien dont le rôle théologique est essentiel au XIIe siècle, loue d’ailleurs les Templiers pour leur fonction importante de protection des pèlerins [95].

Retable de saint Bernard, chapelle de la maison des Templiers de Majorque.

Leur nom est complet est « les pauvres chevaliers du Christ et du Temple de Salomon » ; la règle se désignant comme Regula pauperum commilitonum Christi Templique Salomonici [96]. Le rôle de l’ordre du Temple, tel qu’il est défini dans cette règle, est la protection des pèlerins qui se rendent en Terre sainte [97]. Petit-à-petit, leur rôle a aussi été de protéger la Terre sainte elle-même et de combattre contre les infidèles. Ainsi, la plus grande partie des chevaliers-moines, des sergents et des combattants au service de l’ordre sont présents en Terre sainte [98]. Là-dessus, Oleg de Normandie est d’accord : les Templiers ont participé aux croisades [99]. Des odiniens auraient donc défendu le tombeau du Christ !

Néanmoins, pour Oleg de Normandie, le fait que les Templiers ont été brulés est une preuve de leur affiliation à la religion odinienne [100]. Revenons rapidement sur le procès et l’exécution des Templiers. En 1307, le roi de France Philippe le Bel (r.1285-1314) ordonne l’arrestation des Templiers sur tout le territoire du royaume [101]. S’ensuit un procès dont on connait les détails par les sources nombreuses. Les accusations sont très nombreuses, notamment celles de pratiques idolâtres et d’inconduites morales et sexuelles [102]. Les aveux sont en grande partie extorqués sous la menace et la torture. Mais la procédure est longue et il faut attendre les années 1310 pour que les procédures soient complètement engagées et les dernières sentences sont prononcées en novembre 1312 [103]. À cette date, l’ordre a déjà été dissous, depuis le 3 avril 1312, et la plupart des Templiers ont été dispersés dans d’autres ordres [104]. C’est à Paris que les autorités ont plus de mal, car le grand maître de l’ordre, Jacques de Molay, n’accepte pas les accusations, d’autant que des Templiers viennent témoigner de la fausseté des accusations. En 1310, face à cet échec, le procureur Philippe de Marigny condamne cinquante-quatre Templiers considérés comme relaps – c’est-à-dire d’être revenus sur leurs aveux, à être brulés [105]. Par la suite, treize autres sont également brulés [106]. Ces exécutions permettent au roi de faire pression sur les autres Templiers, qui, du coup, se taisent. À partir de 1311, les Templiers qui passent devant les cours avouent les crimes. Les Templiers survivants se trouvent en trois cas : ceux qui ont reconnu les faits, sont autorisés à vivre selon leur état ; ceux qui n’ont pas reconnu sont condamnés et subissent des sanctions cannoniques ; ceux qui ont fui, doivent comparaitre dans l’année, sinon ils seront excommuniés [107]. Quant à Jacques de Molay, après avoir avoué, il se rétracte. Il est à son tour relaps, et à ce titre condamné à mort par le Conseil royal, et brulé avec trois autres personnes [108]. Pour Oleg, ces procès n’ont qu’une raison, détruire un ordre non chrétien et partager les savoirs et les richesses des Templiers. Pour notre pseudo-chercheur, les rois francs auraient renoncé à certains dogmes de l’église [109] et Louis IX aurait une bague odinienne et rendait la justice sous un chêne (allégorie), qui serait une coutume celto-viking. Ici, la confusion et l’invention sont totales. En bon pseudo-chercheur, Oleg de Normandie interprète tous les signes qui vont dans son sens, mais écarte ceux qui contredisent sa position, essentiellement parce qu’il ne s’appuie que sur très peu d’études.