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Mon Olmèque à moi il me parle d’aventures
Article mis en ligne le 6 juin 2020

par Laurent Tlacuilo

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Villahermosa, contrairement à ce qu’indique son nom, est une ville sans grand charme.
De grands axes routiers, des panneaux typiques des banlieues mexicaines qui indiquent ici un garage et là un dentiste, parfois un arbre récalcitrant qui vient éventrer le trottoir et se glisse plus haut entre deux lignes électriques. Le zocalo (place centrale) n’a pas la beauté ni la vie de ceux de Oaxaca ou Merida, et se tient loin de la démesure de Mexico avec son immense drapeau triomphant à quelques pas de la cathédrale.

Parmi les quelques raisons pour s’arrêter brièvement par Villahermosa, on trouve le Musée régional d’anthropologie Carlos Pellicer, et le Parc de La Venta.
Là, des coatis gambadent en semi-liberté autour de sculptures olmèques. Et parmi celles-ci, les fameuses têtes qui ont fait la renommée de cette civilisation. De monstrueux morceaux de basalte taillés avec leurs casques arrondis et leurs formes globuleuses : traits froncés, gros yeux, nez plat, bouche épaisse tirée vers le bas.

Photos LT

Mettons les choses au clair immédiatement.
Les Olmèques n’existent pas.
Ils sont une création du XXe siècle, la reprise d’un terme nahuatl attesté au XVIe et qui désigne les « gens du pays du caoutchouc ». Cette dernière dénomination évoque pour le coup une autre population, bien vivante. Mais ce sont les précédents Olmèques qui nous intéressent ici, ceux que l’on situe dans le golfe du Mexique jusqu’en -500 environ, ceux qui ne seront baptisés ainsi que 25 siècles plus tard.

Quand il est question d’« Olmèques », il est donc question des traces d’une population. Et ces traces, il faut les trouver. Et il faut en trouver suffisamment pour justement avoir besoin d’identifier cette population afin de la distinguer de celles déjà connues.
Les fameuses têtes colossales olmèques sont ainsi l’une des marques de fabrique spécifique de ce peuple. La première d’entre elles est découverte en 1862 à San Andres Tuxla.

Autour, les autres découvertes archéologiques récurrentes sont des haches, parfois en jade, des figures aux traits poupons surnommées « baby faces ». Et puis, il y a ces éléments typiques de la Mésoamérique : jeu de balle, bases d’un système calendaire, signes mathématiques du 1 et du 5 (point et trait), pyramides à degrés (peu imposantes et à la réalisation un brin approximative).
Mais tout cela avec suffisamment de différences, ou de spécificités, pour devoir en faire un groupe à part, un groupe dont on retrouve en prime des traces sur une large aire d’influence.
Les Olmèques étaient nés.
Et compte-tenu de leur ancienneté, il n’en fallait pas plus pour les rêver en culture-mère de la Mésoamérique.

Photos Brigitte Postel

Seulement, l’absence d’informations précises sur cette population ouvrait du même coup les vannes à toutes sortes de spéculations.
Récemment, le 28 mai 2020, Fehmi Krasniqi débattait avec Alexis Seydoux et parlait un peu plus des théories présentées dans son film Grande Pyramide K 2019, et il s’inscrivait directement à la suite de ces théories : pour lui, les Olmèques sont d’origine africaine.
Et pas seulement !

Pêle-mêle, Fehmi Krasniqi nous apprend donc que : des Égyptiens noirs sont parvenus jusqu’en Amérique centrale aux alentours de -2400 ; « les Olmèques et les Mayas c’est la même chose » (et quelques secondes plus tard d’ajouter, « je sais, c’est pas la même chose ») ; les Mayas font des pyramides avec le nombre d’or, Pi et le système métrique ; « Les Olmèques ont transmis un savoir aux Incas » ; la base 20 mésoaméricaine, tout comme la base 60 de Mésopotamie, c’est la même chose, une base 10 ; et quelques autres sorties tout aussi hallucinantes.

Si l’accumulation d’informations aussi délirantes a pu me faire sursauter, je n’ai pas franchement été surpris. A ce jeu-là, Fehmi Krasniqi n’est pas plus un découvreur de mystères que Jacques Grimault, il s’inscrit simplement dans la continuité de théories pseudo-archéologiques et d’interprétations hâtives ou de simples phrases recrachées hors contexte.

Les Olmèques sont Africains ? Mais il faudrait déjà que les Olmèques existent pour cela ! Un chercheur honnête, ou a minima ayant une méthode commencerait par poser quelques notions et rappellerait le fait que le simple mot « olmèque » est d’abord une commodité établie à partir de pièces archéologiques et de structures découvertes pour désigner le peuple qui en est à l’origine.

Africains ? Bien sûr, c’est précisément ce qui frappe José María Melgar y Serrano dès la découverte de la première imposante tête, puisqu’il décrit un type « éthiopien ».
Sauf qu’au-delà de la simple description physique de ces visages, aucun élément africain n’est jamais évoqué ailleurs.
Pire, les autres éléments olmèques sont totalement ignorés par Krasniqi, et notamment les « baby faces » souvent avec des yeux bridés.

C’est ce qui amène parfois à ajouter l’Asie à l’Afrique ; théorie dans laquelle s’engouffre par exemple le youtubeur Planète RAW, en brassant allègrement la population olmèque pour en faire un mélange hétérogène aux origines variées, sorte de microcosme mondial tout aussi absurde.

De façon catégorique, les recherches génétiques ont démontré que le peuplement de l’Amérique s’était principalement fait par le détroit de Béring. Il n’y a pas la moindre trace africaine ou égyptienne en Mésoamérique.

Mais ce qui est amusant dans toutes ces spéculations, c’est qu’aucun pseudo-archéologue n’y voit des Amérindiens. Pire, ils ne les y cherchent même pas.
Pour rappel, le Mexique aujourd’hui, c’est au moins 20 % de sa population considérée comme « indigène », et 5 % de la population s’exprime d’abord dans une langue indienne avant de parler espagnol. Où passent ces gens quand les alternatifs s’intéressent à leur patrimoine ?

Pourcentage de population autochtone du Mexique par Etat en 2015 – Wikipedia

Les Olmèques ne sont pas Africains.
Toutefois, cela ne les empêche d’être problématiques au sein de la Mésoamérique : les présenter comme la première civilisation de Mésoamérique, celle qui posera les bases de tous ses successeurs est un raccourci, peut-être un abus. « Les Olmèques ne pouvaient (…) pas être une "matrice" mais une chefferie parmi d’autres » écrit Carmen Bernand dans un récent ouvrage.

Il y a plusieurs arguments à cela, on retiendra en particulier Soconusco d’une part, un site au sud du Chiapas, près de la frontière guatémaltèque et antérieur à l’épanouissement olmèque ; Tamtoc d’autre part, à 100 km à l’est de San Luis Potosi, au moins contemporain des Olmèques, site probablement proto-maya, où l’on trouve d’importantes sculptures et des pyramides à degrés plus abouties que les versions olmèques.
Depuis quelques décennies, les Olmèques ne sont plus forcément en première ligne de la course à l’ancienneté…

Reste que leurs traces apparaissent sur une large surface de la Mésoamérique à une époque reculée et de façon relativement homogène. Rien n’indique cependant un expansionnisme violent à la façon dont les Aztèques s’installeront à partir du XIVe siècle. Il semble donc plus légitime d’opter pour un peuple ayant une forte assise culturelle et/ou commerciale.

N’en déplaise à Deimian qui s’illustre encore une fois par une méconnaissance crasse du Mexique où il emmène son public en balade (et filme avec le soutien de Nurea TV) lorsqu’il explique à propos des Olmèques que « pour assimiler des civilisations, ça se faisait très souvent par la militarisation, par des conquêtes assez violentes et des guerres ». Avant d’ajouter : « [La civilisation olmèque] a conquéris (sic) la Mésoamérique de manière pacifique ».

Plus concrètement, les Olmèques emploient un système mathématique et un système calendaire, ce qui pourrait les rapprocher des Mayas qui, quelques siècles plus tard, développent l’un et l’autre comme aucune autre civilisation mésoaméricaine. Toutefois, l’absence d’objets de type olmèque dans la péninsule du Yucatan tend à s’opposer à cette idée.

Parmi les hypothèses avancées, Christian Duverger suggère de façon assez discutable une origine proto-nahua dans son livre consacré à la Mésoamérique, s’appuyant principalement sur l’apparition soudaine des Olmèques sur un large territoire, ce qu’il pense être symptomatique de ces populations.

Et puis il reste également de nombreux partisans d’une « exception olmèque ».
Bref, pas de consensus scientifique permettant de poser de façon précise un cadre à ce que c’est qu’être Olmèque, où émerge et où se disperse cette civilisation.
Elle demeure définie par une aire et une période d’influence, et un style artistique propre. Ce sont ses critères principaux.

Les pyramides de Tamtoc mentionnées précédemment et des éléments de jeu de balle retrouvés ailleurs en Mésoamérique au même moment ne permettent pas de faire des Olmèques les fondateurs de ces traits spécifiques aux futures grandes civilisations – Mayas, Mixtèques, Zapotèques, Aztèques, etc.

Ils ont par contre cette caractéristique que l’on ne retrouvera pas après : les fameuses têtes sculptées.
Des têtes dont certaines seront découvertes renversées, vandalisées, traces d’une probable fin violente pour une partie des sites olmèques. Traces qui permettent aussi d’émettre une hypothèse quant à ces figures…

En cas de conflit, ou lors de la prise d’une ville, les principaux éléments détruits sont les signes de pouvoir, et les seigneurs sont régulièrement destitués ou mis à mort.
On trouve par exemple des gravures mayas mettant face à face deux hommes, l’un conquérant l’autre soumis, accompagnés d’indications sur la prise d’une cité et une date fixant l’évènement. Dans les codex Aztèques, les conquêtes peuvent être représentées par des pyramides ou des temples en train de s’écrouler, marqués par des flammes et des volutes de fumée.

Codex Mendoza – Wikipedia

Vouloir détruire ces têtes massives laisse donc supposer qu’elles sont un symbole de pouvoir. Cela confirmerait l’hypothèse que ce sont des chefs qui sont donc représentés.
Là encore des parallèles sont possibles avec des représentations d’autres civilisations plus tardives : les Mayas qui montrent parfois des têtes pour rappeler la lignée d’un chef (c’est le cas sur la tombe du dirigeant Pakal à Palenque), ou encore les Aztèques qui représentent à chaque fois le tlatoani (empereur) portant une couronne distinctive. Le casque arrondi des têtes olmèques pourrait ainsi être lui aussi un symbole de pouvoir.

Une autre théorie a été proposée notamment par Claude Baudez, à l’exact opposé d’une représentation de seigneurs. Les têtes olmèques pourraient être une image de sacrifiés décapités, ce qui expliquerait les traits affaissés des visages.
La décapitation, comme la cardiectomie (extraction du cœur), est une pratique sacrificielle courante en Mésoamérique. Outre des restes humains découverts lors de fouilles, on en retrouve des traces sur des bas-reliefs, des codex, des sculptures et avec les fameux tzompantlis (brochettes de crânes). Aussi bien à Teotihuacan qu’à Mexico-Tenochtitlan, à Monte Alban comme à Chichen Itza.

Statue maya – Photo LT

Revenons brièvement sur d’autres assertions de Fehmi Krasniqi.
Comme Patrice Pooyard qui illustre les Incas par des dessins d’Aztèques, Krasniqi démontre régulièrement qu’il ignore le contexte de l’Amérique précolombienne et n’a que de pauvres connaissances de la chronologie et des peuples. Lorsqu’il assimile les Olmèques aux Mayas (avant de se reprendre à demi-mots, incertain semble-t-il de l’option à privilégier), il passe outre les deux aires d’influence distinctes des deux peuples qui se sont toutefois côtoyés – bien avant l’apogée maya néanmoins.
De même, lorsqu’il envisage un savoir transmis des Olmèques aux Incas, il franchit en une phrase un espace de près de 2000 ans et 4000 kilomètres.

On trouve le même type d’incohérences chez Planète RAW qui évoque un peuple olmèque « arrivé avec toutes ses connaissances et ses compétences » et ajoute-t-il, « à l’instar de la civilisation égyptienne nous n’avons retrouvé aucune trace de développement de la civilisation olmèque » (avec un pic à Darwin représenté en arrière-plan de cette déclaration).

L’occasion d’un bref rappel sur la théorie de l’évolution (telle que semblent la comprendre – ou l’utiliser – Planète RAW et d’autres ufologues ou pseudo-scientifiques). Il n’est à aucun moment question d’évolution technique. Les savoirs se perdent et parfois se redécouvrent. A titre d’exemple pour la Mésoamérique, les Mayas disposent du zéro. Ce n’est pas le cas des civilisations postérieures, et notamment des Aztèques. Darwin n’a de toute façon pas sa place dans une réflexion historique.

Et Planète RAW s’enfonce peu après en déclarant que la pyramide olmèque de La Venta n’a rien d’exceptionnel. Voilà qui contredit violemment les fameuses « connaissances » et « compétences » qui se retrouvent réduites à des questions de taille de la pierre et de talent artistique…

Au passage, Planète RAW et de nombreux pseudo-archéologues n’hésitent pas à indiquer que les imposantes têtes sont taillées dans le basalte avec des instruments classiques, suivant en cela les constatations scientifiques. A l’inverse, Fehmi Krasniqi réfute cela – comme trop souvent sans le moindre argument – pour imaginer les têtes faites de granit fondu comme il l’envisage pour les pyramides de Gizeh.
Et si rien ne corrobore sa théorie, Fehmi Krasniqi lance sans sourciller qu’il faut « continuer à chercher ! » ou simplement qu’« en Mésoamérique, on a un problème avec les datations ».
Fehmi Krasniqi au premier abord peut donner l’impression d’être un doux rêveur. Après ses échanges consécutifs avec Faustine et Dari (chaîne Temps Mort), Thomas de La Tronche en Biais, et Alexis (Passé Recomposé), il apparaît surtout de mauvaise foi.

Rejoignant les digressions chiffrées de Quentin Leplat, Krasniqi évoque des pyramides mayas avec le nombre d’or, Pi et le système métrique. Et rajoute en plus le système de mesure anglo-saxon.
Or, si comme le dit Krasniqi le « système universel qui s’appelle le mètre » est indissociable des nombres ronds en base 10, comment peut-on trouver dans les mêmes bâtiments des nombres en pieds ou en yards (respectivement 30,48 et 91,44 cm) ?

Les incohérences continuent quand il se contente d’une seule pyramide maya à Tikal (Guatemala) comme preuve flagrante d’un système métrique en Amérique, bien avant l’existence même du mètre. Au cours de leur échange, Alexis Seydoux l’a confronté au problème des pyramides précolombiennes construites les unes sur les autres.
Et il faut donner un mauvais point à Alexis : la construction de bâtiments les uns sur les autres reste une exception chez les Mayas. On trouve toutefois cela à Uaxactun (Guatemala) ou Ek Balam (à quelques kilomètres de Chichen Itza) où le frontispice a deux niveaux que l’on peut observer, l’une des façades s’étant écroulée et l’autre étant intacte.

Inversement, l’agrandissement successif est typique des Aztèques. Krasniqi ne mentionne pas ces derniers mais répond toutefois à Alexis qu’il faut pour confirmer la présence de Pi, Phi ou du mètre prendre la mesure de la dernière structure érigée. A ce jeu, on ne peut donc que féliciter Cortés et sa bande d’être venus faire un tour dans les parages en 1519.

A quelques décennies près et avec un bâtiment antérieur, ce sont peut-être les mesures de Krasniqi (qu’il ne donne pas dans ce cas ; encore une fois il se contente d’une seule pyramide à Tikal) qui auraient été remises en question ! Un drame pour la recherche fantaisiste…

Quoi qu’il en soit, c’est un problème qui reste irrésolu dans la « recherche » entreprise par Fehmi Krasniqi (et similaire à ce que Leplat fait à Teotihuacan). Là où il se contente des mesures à Gizeh (se limitant presque exclusivement à Khéops) et ignore l’immense majorité des autres pyramides (dans le désordre le plus complet et de façon totalement incomplète : pyramides d’Athribis, de Behenou, de Djéser, d’Edfou, de Haaherou, d’Ipout I, de Khentkaous II, de Mérenrê I, de Neith, d’Ounas, de Pépi I, de Sinki, de Zaouiet el-Meïtin, sans compter les pyramides du Soudan), en Mésoamérique il ignore délibérément la quasi-totalité des structures existantes.
Structures qui ne sont pas des « pyramides » avant le XVII ou XVIIIe siècle comme mentionné dans l’article consacré à Teotihuacan.

Krasniqi ou Leplat espèrent-ils réellement reproduire leurs mesures sur l’ensemble des pyramides mexicaines et guatémaltèques ? Comptent-ils trouver les mêmes proportions à Tikal, Ek Balam, Chichen Itza, Palenque, Monte Alban, Teotihuacan, Texcoco, Mexico-Tenochtitlan, Cholula ?

Leplat se contente de mesures aux critères extrêmement discutables à Teotihuacan (choix de points irrationnel, mesures douteuses, dimensions fantasmées d’un temple inexistant), Krasniqi trouve le mètre et le pied tout à la fois… Le travail s’annonce laborieux, d’autant que dans le même temps des archéologues ne les ont pas attendus et, par exemple Saburo Sugiyama trouve un probable standard récurrent autour de 83 centimètres pour Teotihuacan.
Pas de chiffre en dizaine de centimètre, pas de pied.

Les mêmes mesures, les mêmes proportions ? – Photos LT

Toujours dans le domaine des chiffres, Krasniqi prétend que les systèmes de base 20 (vicésimal – Mayas et monde mésoaméricain en général) ou 60 (sexagésimal – Mésopotamie) sont un même système en réalité de base 10 (décimal donc).
Le simple fait que 20 et 60 aient pour diviseur commun 10 ne justifie en rien que les deux systèmes soient communs, ou soient seulement des systèmes décimaux masqués.
A ce jeu, les systèmes de base 20 ou 60 sont d’ailleurs plus pratiques que le système décimal puisqu’ils ont un plus grand nombre de diviseurs : 20 possède 6 diviseurs et 60 en possède 12, là où 10 ne peut être divisé que par 1, 2, 5 et 10.
Notons que 60 est d’ailleurs d’abord divisible par 12, une pratique attestée au Moyen-Orient ou en Egypte notamment lorsqu’il s’agit de compter sur les phalanges d’une main (hors pouce, celui-ci servant justement à pointer les phalanges).

Inversement, des calculs calendaires mayas (le « compte long ») jusqu’aux glyphes plus tardifs (aztèques) attestent de symboles pour le 20, le 400 (20 x 20). Le dix ne figure nulle part comme une unité pertinente. Pour les Mayas, le 10 est simplement constitué de deux barres (c’est-à-dire 2 x 5), là où le 20 est très clairement formé d’un 1 0 (c’est-à-dire une fois la base 20 et 0 unité – de la même façon que nous écrivons 1 0 : une fois la base 10 + 0) et précédé du 19 (3 barres – 5 – surmontées de 4 points – unités – : 3 x 5 + 4). Les Mayas ont d’ailleurs des noms spécifiques pour au moins six niveaux : le katun (multiples de 20), le baktun (400), le pictun (8 000), le calabtun (160 000), le kinchiltun (3 200 000) et le alautun (64 000 000).

Si l’on suit le raisonnement très approximatif de Fehmi Krasniqi, autant aller directement vers la conclusion la plus extrême qui s’impose, réduisons encore la base numérique. Si 20 ou 60 nous amènent à une base 10, alors tous ces systèmes nous amènent à une base 2.
Terrible conclusion dont je laisse volontiers Deimian, Krasniqi, Leplat ou Pooyard s’emparer : si nous dépendons tous d’une base 2, notre raisonnement peut parfaitement se contenter d’un système booléen et la vérité surgit. Nous sommes des machines.
Manque de bol, William Gibson (auteur de la trilogie Neuromancien) et les Wachowski (Matrix) se sont déjà emparés de cette idée de façon brillante.

Image Story of Mathematics

Les néo-évhéméristes, pseudo-archéologues et autres alternatifs se réfugient régulièrement derrière l’idée d’un savoir perdu, d’un savoir secret.
Et comme eux, Krasniqi se retrouve acculé quand Alexis Seydoux lui demande de façon insistante : « Si c’est secret, comment vous le savez ? »
En réalité, ils ne croient pas tant à une vérité cachée qu’à un mensonge universel. Celui de la science.
Il leur faut une narration à l’histoire du monde. C’est l’aveu que fait Planète RAW : « Nous arrivons de plus en plus près d’une autre vérité qui nous passionne tous et qui changerait le cours de notre histoire. »

En cela, ils s’inscrivent dans la continuité des théories autour de l’Atlantide dont Pierre Vidal-Naquet en particulier livre un tour d’horizon très instructif.
Ils cherchent un pivot de l’histoire universelle ; tribu d’Israël perdue pour les uns, paganisme nordique, mythe platonicien, figure christique réinterprétée ou mélange de plusieurs de ces éléments.

A leur façon, et probablement sans avoir lu dans le détail leurs prédécesseurs, ils ne font rien de plus qu’une mise à jour d’Edward King (1795-1837) qui cherchait des juifs en Amérique, d’Augustus Le Plongeon (1825-1908) qui lisait un tiers de vocabulaire grec dans les glyphes mayas, de William Scott-Elliott (1849-1919) qui disséminait des Toltèques atlantes au milieu d’une apologie de l’arianisme et autres Ignatius Loyola Donnelly (1831-1901) qui écrivait : « L’alphabet phénicien, père de tous les alphabets européens, dérive d’un alphabet atlante, qui fut aussi transféré de l’Atlantide aux Mayas de l’Amérique centrale ».

Se rêvant les héritiers d’un Athanase Kircher (1602-1680 – aux théories linguistiques osées et erronées, mais innovantes), ils se font l’écho de rêveurs à la petite semaine de centaures et Amazones d’un autre monde.

Il faut distinguer ici deux façons de procéder : l’une appelle des noms savants et des références prestigieuses (sans toutefois rentrer dans les détails ou s’attarder sur le contexte) et, à ce titre, est directement l’héritière des noms évoqués précédemment. C’est le cas de Jacques Grimault qui revient régulièrement à Platon et reprend à son compte une bonne partie des amalgames de Pauwels et Bergier (Le matin des magiciens) avec une touche d’ésotérisme national-socialiste, entre autres.

A l’inverse, il y a un autre courant new age qui repose plus sur la culture populaire et évite ainsi de noyer son public sous des références gréco-romaines obscures ou des appels récurrents à Nostradamus et consorts, préférant lire des œuvres récentes à la recherche d’un double sens, ou persuadés que la simple mention d’un élément paranormal ou ésotérique tient plus d’un choix délibéré pour une future lecture hermétique plutôt qu’un simple choix narratif ou une facilité scénaristique.
Patrice Pooyard appelle ainsi à relire Pierre Boulle (La planète des singes), Tintin ou Astérix pour y trouver des allusions à Hermès ou des vérités cachées, assurant que les auteurs disposaient de savoirs hermétiques.

Note au passage : la possibilité pour Grimault d’un jour faire appel à Astérix est proche du zéro absolu puisque le scénariste du célèbre gaulois René Goscinny a des origines juives et que ceux-ci, dans la lecture de Grimault, sont parmi les tenants du complot mondial (avec les francs-maçons, entre autres) – ce qui renforce un peu plus une lecture d’extrême-droite (si la publicité effectuée par Jean-Marie Le Pen pour le travail de Grimault dans un blog vidéo, les grandes déclarations de Grimault à coups de « talmudiste » pour qualifier Astronogeek notamment, etc, n’étaient pas déjà un indice probant).

De son côté, Planète RAW se situe dans la mouvance de relecture via la culture populaire, et n’hésite pas dans sa vidéo à en appeler à la série Les mystérieuses cités d’or pour mieux appréhender les Olmèques et ce qu’ils pouvaient être. Il indique même que les auteurs de la série pouvaient être « initiés à un certain hermétisme » !

Image Les mystérieuses cités d’or

C’est inverser ici le processus créatif. Il suffit de lire le livre de Gilles Broche et Rui Pascoal où les auteurs de la série sont interviewés. Ceux-ci expliquent qu’ils ont justement lu certains des ouvrages parus à l’époque dans « L’Aventure mystérieuse » de J’ai Lu, collection publiée à partir de 1968 à la suite du succès du Matin des magiciens (1960)… Une bonne douzaine d’années avant que Les mystérieuses cités d’or ne soient sur nos écrans.

Petite ironie : le travail de Broche et Pascoal mentionne à quelques reprises Thierry Jamin, pas encore féru de momies mutilées pour en faire un épisode raté de X-Files à l’époque, mais présenté comme un aventurier recherchant Païtiti, dans le prolongement des cités mystérieuses de la série…
Enfin, pour ce qui est de déceler des mystères chez Hergé, en tintinophile amateur, je renverrai plutôt le lecteur curieux vers Jean-Marie Apostolidès ou Emile Brami.

Quelques points enfin avant de refermer le dossier olmèque.
Dans leur débat, Alexis Seydoux a rappelé que les travaux sur la Mésoamérique ne deviennent véritablement fiables qu’à partir des années 1960. C’est en effet à cette date que le Maya devient déchiffrable (les chiffres l’étaient avant, l’impossibilité d’avoir 5 points successifs ou 4 barres accolées ayant été l’élément central de la compréhension du système numérique) grâce aux travaux de Youri Knorozov.

Youri Knorozov – Photo S. Soloviev

La vision des vaincus, l’ouvrage de Miguel León-Portilla publié en 1959 a également été un tournant des études de la Mésoamérique. L’historien y regroupe des extraits de textes indiens traitant de la conquête espagnole. Non seulement il focalisait le regard sur les « vaincus » de l’histoire, démarche innovante pour l’époque, mais il démontrait également la volonté mexicaine de s’emparer à nouveau de l’histoire du pays.

Miguel León-Portilla est décédé en octobre 2019 – je n’ai pas eu l’occasion de pousser sa porte, mais il a toujours eu une réputation d’homme débonnaire et accueillant, recevant régulièrement chez lui de jeunes étudiants de l’UNAM (université de Mexico) et prenant souvent le temps d’une discussion autour d’un café. Si ses travaux ont été une première pierre, à la fois d’une lecture renouvelée de l’histoire et d’une nouvelle génération d’historiens, ils ont certes vieillis sous certains aspects mais demeurent indéniablement un modèle inspirant.

Miguel León-Portilla – Photo El sol de México

En résumé, s’appuyer principalement sur des travaux antérieurs aux années 1960 revient à ignorer le monde amérindien et sa vision. A la fois en négligeant une très large partie des traductions effectuées depuis (sans parler des découvertes archéologiques), mais en se contentant aussi d’une lecture dépassée (ou du moins bien trop partielle et partiale) de l’histoire où la vision du monde se fait par le prisme du dominant ou du conquérant.

Là encore le vocabulaire s’en mêle puisque de nombreuses dénominations employées en Mésoamérique viennent d’une époque où celle-ci était encore mal comprise. Ainsi, les fameuses statues mayas dites « Chac mool » sont un nom créé de toutes pièces par Augustus Le Plongeon (encore lui !) et qui signifie en maya yucatèque « grand jaguar rouge »…

Chac Mool du Castillo à Chichen Itza - Wikipedia

Lorsque, dans le parc de La Venta, Deimian prend au premier degré certains noms donnés aux pièces qu’il a sous les yeux (dont une partie sont d’ailleurs des copies, les originales étant au musée Carlos Pellicer ou au musée d’anthropologie de Mexico), il tombe dans le piège de cette évolution de l’histoire.

Et, inversement, lorsqu’il joue à renommer les sculptures au gré de son inspiration, il interprète n’importe comment la moindre sculpture et fait exactement l’erreur qu’il reprochait peu avant. Il démontre une fois de plus que sa lecture est totalement dénuée de logique.

Lorsqu’il affirme que les croyances olmèques sont en rapport avec le chamanisme, la terre, les animaux, et ne sont pas basées sur un panthéon comme les Aztèques ou les Mayas, il fait une affirmation qui ne repose sur rien.

Que le chamanisme soit une constituante importante des sociétés amérindiennes, cela n’a rien d’une nouveauté. On retrouve cet élément encore au XXe siècle avec des figures comme Maria Sabina, guérisseuse qui utilisait des champignons hallucinogènes, pratique où elle accompagnait la cérémonie en récitant des incantations en mazatèque mêlées à des références à des saints catholiques (on peut trouver certains enregistrements en ligne, et lire en particulier le travail de Fernando Benítez).

María Sabina – Site Oniros

Affirmer par contre qu’il n’y a pas de divinités olmèques, cela semble douteux : l’art olmèque est au contraire friand de mélanges entre humains et animaux, éléments que l’on retrouvera plus tard dans les grades militaires nahuas (guerrier-aigle ou guerrier-jaguar par exemple, vêtus d’une armure représentant l’animal, parfois avec la peau ou les plumes de celui-ci), et surtout récurrent pour les divinités, à commencer par le fameux « serpent à plumes » (Quetzalcoatl ou Kukulkan pour ses noms les plus connus) ou la divinité spécifiquement aztèque Huitzilopochtli (qui signifie « colibri de gauche »), sans compter les associations entre les divinités et des animaux particuliers (le monde marin est très souvent associé au monde souterrain, et il est fréquent de retrouver des conques à proximité de petites statues du dieu de la pluie Tlaloc).

Selon les grilles de lecture de l’art olmèque, les historiens comptent entre 6 et 10 duos récurrents mélangeant homme et animal ou parfois des figures animales entre elles. Et parmi les stèles connues, un serpent que beaucoup analysent comme l’une des préfigurations du futur serpent à plumes, la divinité du vent.

Huitzilopochtli dans le codex Telleriano-Remensis – Wikipedia & Photo LT

Une fois de plus, une fois de trop, la conclusion revient à dire que les alternatifs se trompent, et trop souvent le font en connaissance de cause, ou avec un déni délibéré des sources : si leurs théories sont fausses, c’est qu’il faut mieux chercher, ou attendre, elles finiront par être vraies…
Les Olmèques ne sont que l’une des facettes de cette réécriture de l’histoire à laquelle ils se livrent.

Leur empressement à vouloir voir autre chose dans les vestiges du passé démontre en tout cas qu’ils ne s’approprient pas une culture pour la faire parler autrement. Ils l’exproprient !
Les sources et la méthode de travail sont évitées. Les bribes que tentent de reconstituer les archéologues et historiens à partir des vestiges olmèques sont totalement ignorées.
Leur Amérique s’est vidée de ses Indiens.

J’me raconte des histoires
En écoutant sa voix
C’est pas vrai ces histoires
Mais moi j’y crois
Patricia Kaas, « Mon mec à moi »
Il n’est pas impossible de concevoir une histoire des rêves d’un homme ; une autre, des organes de son corps ; une autre, des tromperies qu’il a commises ; une autre, de tous les moments où il s’est représenté les pyramides ; une autre, de son commerce avec la nuit et avec les aurores
Jorge Luis Borges, Enquêtes

Laurent Tlacuilo – juin 2020


Sources :

https://youtu.be/ifIXCh6RVhY :Deïmian, Le mystérieux peuple des Olmèques

https://youtu.be/NJxQG6yJLfo : Planète RAW, L’énigme olmèque

https://youtu.be/j3BnUi4lBt8 : Passé Recomposé, Débat entre Fehmi Krasniqi et Alexis Seydoux

https://fr.wikipedia.org/wiki/Olmèques

Série Les Mystérieuses cités d’or, 1982

Gilles Broche & Rui Pascoal, Les mystérieuses cités d’or – Les secrets d’une saga mythique, 2013

[ Pour les tintinophiles :
Jean-Marie Apostolidès, Les métamorphoses de Tintin, 1984
Emile Brami, Céline, Hergé et l’affaire Haddock, 2004
Philippe Goddin, Hergé – Chronologie d’une œuvre (7 tomes), 2000-2011
Benoît Peeters, Hergé, fils de Tintin, 2002
Numa Sadoul, Tintin et moi – Entretiens avec Hergé, 1975 ]

Fernando Benítez, Los hongos alucinantes, 1964

Carmen Bernand, Histoire des peuples d’Amérique, 2019

Christian Duverger, La Méso-Amérique, 1999

Miguel León-Portilla, La vision des vaincus, 1959

Pierre Vidal-Naquet, L’Atlantide – Petite histoire d’un mythe platonicien, 2005

Henri Stierlin, L’or et la cendre – A la rencontre des Amériques, 1991

J. Eric S. Thompson, Maya hieroglyphic writing – Introduction, 1950

Corps et Cosmos – La sculpture précolombienne du Mexique (catalogue d’exposition), 2005

Traces des Amériques – Hommage aux cultures précolombiennes (catalogue d’exposition), 2005

Magazine Arqueologia Mexicana 150 (mars 2018)