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Pyramides dans les Bermudes
et autres pyramides des Caraïbes
Article mis en ligne le 1er mai 2013

par Irna

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Parmi les histoires de pyramides "cachées" qui séduisent beaucoup d’amateurs de mystères, une de celles qui reviennent le plus souvent concerne l’existence d’une - ou deux selon les versions - pyramides se dressant sur le fond océanique au large de la Floride, plus précisément dans le "triangle des Bermudes". L’histoire est régulièrement illustrée par cette image sur fond tantôt bleu tantôt vert :

et indique que la ou les pyramides sont constituées de verre. C’est ainsi, dans sa version la plus simple, que l’histoire apparaît par exemple sur le site de (dés)information Wikistrike. La "découverte" est attribuée à un océanographe nommé Meyer Verlag - "célèbre" océanographe totalement inconnu sur le web.

L’histoire est bien sûr un "hoax" - et pas tout jeune puisqu’il remonte à un article publié en mai 1991 dans le Weekly World News, tabloïd spécialisé dans les nouvelles absurdes et totalement imaginaires :

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On retrouve dans cet article l’essentiel des infos de l’histoire qui circule sur le web, y compris le "célèbre" océanographe découvreur des pyramides de verre.

Cependant l’histoire est parfois reprise et transmise avec quelques variantes. Ainsi, dans une version diffusée sur le site de la Fondation de M. Osmanagic, illustrée de la même photo, il n’y a plus qu’une pyramide, cette fois en cristal, et l’océanographe Meyer Verlag a disparu pour laisser place à des "explorateurs français et américains". L’article source apporte plus de précisions, et relie cette histoire à un autre hoax plus ancien qui faisait déjà allusion à une pyramide, cette fois près des îles Bimini, un petit archipel des Bahamas (techniquement situé dans le "triangle des Bermudes", mais quand même à plusieurs centaines de kilomètres de la localisation indiquée par l’article de Weekly World News). L’origine de cette histoire est un certain "Dr Ray Brown", naturopathe, qui prétend avoir découvert au cours d’une plongée dans les Bahamas en 1968 une pyramide sous-marine, non en cristal mais en pierre polie, avec une pierre sommitale (un pyramidion) en lapis-lazuli. Le Dr Brown affirme avoir pu pénétrer dans cette pyramide, et en avoir rapporté une sphère de cristal (d’où probablement la version "pyramide de cristal" diffusée par certains) aux "propriétés étranges", dit "cristal atlante".

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Malheureusement pour la science, cette "découverte" est absolument invérifiable : les compagnons de plongée du Dr Brown se seraient tous noyés en essayant de retrouver la pyramide, le Dr Brown lui-même, aujourd’hui décédé, aurait tenu sa découverte cachée pendant des années de peur de se voir confisquer son cristal par le gouvernement américain, et nul n’a jamais pu retrouver sa pyramide. Par ailleurs, son histoire a varié dans le temps, tant sur les lieux que sur la date et les circonstances de son aventure, si bien que même le "journaliste de l’étrange" Philip Coppens, pourtant défenseur acharné de tous les mystères pseudo-archéologiques, ne semble pas totalement convaincu de la réalité de l’affaire.

Il ne reste aujourd’hui de l’aventure du Dr Brown qu’une jolie boule de cristal aux mains d’un certain Arthur Fanning qui organise avec elle des séances de méditation (si tant est qu’il s’agisse bien de la même sphère). Mais l’histoire du Dr Brown continue à circuler de blog "alternatif" en forum complotiste, avec des variations assez curieuses : elle est parfois attribuée (voir "Lundi 4 Avril 1977 : Agence-France-Presse relayée par France-Antilles") à Charles Berlitz ; le même site annonce (voir "le Jeudi 15 Juin 1978 Agence-France-Presse relayée par France Antilles") l’organisation prochaine d’une expédition à la recherche de cette pyramide avec la participation de Jacques Mayol, d’un industriel grec nommé Ari Marshall et d’un Dr Manson Valentine "spécialiste en archéologie sous-marine" [1]. Ici M. Valentine est devenu "conservateur du musée des sciences de Miami", et il est accompagné de "Jacques Mayol, Jean Pierre Petit et un milliardaire Italien" ; ailleurs c’est Ari Marshall qui est devenu "Arl Marahall" - ou le contraire, les sites qui relaient ces informations sont clairement des sous-doués du copié/collé ! Quoi qu’il en soit, on retrouve bien là l’origine de l’idée des "explorateurs américains et français" mentionnés dans beaucoup d’articles... sauf que l’expédition Mayol/Valentine, si elle a bien existé, n’avait rien à voir avec une quelconque pyramide, de pierre ou de cristal : il s’agissait de la première exploration en 1968 de ce qu’on appelle parfois la "route de Bimini", une formation naturelle analogue aux nombreux "dallages" naturels qu’on peut trouver dans le monde et que les pseudo-archéologues, comme M. Osmanagic sur Pljesevica, interprètent systématiquement comme des pavages ou chaussées artificiels. Quant à l’expédition Jacques Mayol / Jean-Pierre Petit / milliardaire italien, si elle correspond également à un épisode réel, de l’aveu même de Jean-Pierre Petit elle n’était qu’un prétexte reposant sur un document truqué [2].

Cette histoire de pyramides dans le triangle des Bermudes est assez révélatrice de la façon dont procèdent de nombreux sites "alternatifs" : non seulement on recourt au copié/collé sans jamais faire aucune vérification, mais on procède de plus à de véritables montages en récupérant des éléments de texte et des photos un peu partout pour "étoffer" l’histoire. Prenons l’exemple de cet article publié en mars 2012 et repris sur le site Before It’s News. On commence par un résumé du hoax de Weekly World News (Meyer Verlag, pyramide de verre...) ; dès le deuxième paragraphe on passe à une variante de la pyramide de Brown (scientifiques français et américains, pyramide de cristal). On reprend l’idée d’une ouverture dans la pyramide mentionnée par Brown, et cela donne "deux très grandes ouvertures" provoquant un tourbillon gigantesque censé expliquer les disparitions d’avions et bateaux du mythe du triangle des Bermudes, le tout illustré d’une magnifique image photoshopée :

Source

Pour essayer de donner un peu (!) de crédibilité à l’histoire, on ajoute un lien vers un journal de Floride, le SunSentinel, qui a effectivement publié - en 1987 - un article intitulé "Underwater Pyramid Hunted Off Florida"... Sauf que l’article en question ne concerne absolument pas une soi-disant "pyramide de verre" de 200 mètres de haut découverte à 2000 mètres de profondeur dans le triangle des Bermudes : l’article évoque une découverte, non confirmée, par un habitant de Vero Beach, d’une pyramide de pierre de moins de 10 mètres de haut (30 pieds dans l’article), affleurant de peu la surface près de la côte du comté d’Indian River.

Non content de référencer un article sans rapport avec son sujet, l’auteur trafique sans vergogne plusieurs citations de l’article ; ainsi,

``It doesn`t sound too real to me,`` said Calvin Jones of the state Division of Historical Resources. ``I`m always open because we`re always learning new things. But the idea of a mound made of rocks under more than 10 feet of water — the chances are about one in a million.``

("Ça ne sonne pas très plausible en ce qui me concerne", dit Calvin Jones de la Division des Ressources Historiques de l’Etat. "Je reste ouvert, car on peut toujours apprendre des choses nouvelles. Mais l’idée d’une butte faite de rochers sous plus de 10 pieds d’eau - les chances sont peut-être d’un pour un million.")

devient sous la plume de l’auteur de Apparently Apparel et Before It’s News :

"It doesn`t sound too real to me," said Calvin Jones of the Florida state Division of Historical Resources. " I’m always open minded because we`re always learning new things. But the idea of a pyramid structure, let alone one made of glass, under more than 10 feet of water — the chances are about one in a million."

("Ça ne sonne pas très plausible en ce qui me concerne", dit Calvin Jones de la Division des Ressources Historiques de l’Etat. "Je reste ouvert, car on peut toujours apprendre des choses nouvelles. Mais l’idée d’une structure pyramidale, surtout faite de verre, sous plus de 10 pieds d’eau - les chances sont peut-être d’un pour un million.")

De même, deux fragments de phrases différents :

Jones said underwater sites in Florida have been found in less than 10 feet of water, but they consist mostly of arrowheads and animal bones — the remains of a primitive culture. [...]
If it is a genuine archaeological find, the pyramid would have to have been built between 10,000 B.C. and 6,000 B.C., when the continental shelf was not covered by water, said Chisholm.

(Jones dit que des sites sous-marins ont été trouvés en Floride sous moins de 10 pieds d’eau, mais ils consistent essentiellement en pointes de flèches et os d’animaux - les restes d’une culture primitive. [...]
S’il s’agissait d’une trouvaille archéologique réelle, la pyramide aurait dû être construite entre 10 000 et 6 000 avant notre ère, à l’époque où le plateau continental n’était pas recouvert d’eau, dit Chisholm.)

sont concaténés, sans respect pour la syntaxe, pour donner :

Jones said if it is a genuine archaeological find, the pyramid would have to have been built between 10,000 B.C. and 6,000 B.C., when the continental shelf was not covered by water, said Chisholm.

(Jones dit que s’il s’agissait d’une trouvaille archéologique réelle, la pyramide aurait dû être construite entre 10 000 et 6 000 avant notre ère, à l’époque où le plateau continental n’était pas recouvert d’eau, dit Chisholm.)

A la décharge (ou à la charge ?) de l’auteur, on peut noter qu’il signe ses articles sur Before It’s News du pseudo de "Fake News"... sauf que ça ne saute pas vraiment aux yeux, et que ce n’est pas le cas sur son site perso où il signe de son nom, Zach Royer, présenté comme "chercheur". Ce "chercheur" a visiblement des choses à vendre (son site Apparently Apparel est essentiellement un commerce de T-shirts, et il vend également un livret - 8 $ pour 57 pages, quand même ! - sur les pyramides et la fin du monde) ; il semble qu’il ait choisi une stratégie commerciale consistant à inonder le web de hoax sous forme d’articles et de vidéos dans l’espoir d’attirer le chaland. Reste que visiblement de nombreux internautes gobent ces hoax et les reproduisent de proche en proche, mois après mois, avec parfois quelques ajouts...

Parmi les différentes histoires de pyramides dans les Bermudes qui circulent ainsi, il en est une - la seule - qui repose sur une base un peu plus concrète, même si, comme on va le voir, les adeptes de l’histoire "alternative" en font quelque chose qui n’a plus guère de rapport avec la réalité. Cette version de l’histoire a émergé en octobre 2002 dans la presse et sur le web, et depuis elle ressort régulièrement, prenant à chacun de ses recyclages sur le web une ampleur de plus en plus fantastique. Ainsi, le site Before It’s News annonce en gros titre le 1er octobre 2012 la "découverte d’Atlantis : des pyramides et des sphinx géants dans le triangle des Bermudes". La nouvelle est reprise à l’identique sur une myriade de sites d’information "alternative", ainsi en français sur l’inévitable Wikistrike : "Les incroyables pyramides sous-marines cubaines". On y apprend que les ruines d’une ville gigantesque ont été détectées au sonar par une ancienne espionne soviétique, qu’on y trouve des pyramides, des cercles de pierre "comme à Stonehenge", des sphinx, une "écriture gravée sur les pierres" ("ancient symbols and pictograms" d’après Before It’s News). Les articles sont illustrés d’un mélange indigeste d’images de synthèse, de photos tirées du film de 1961 "Atlantis the lost Continent" (dans l’article de Before It’s News), de photos de vrais sites archéologiques mais sans rapport avec la "ville engloutie" (ainsi, dans l’article de Wikistrike, des photos des pétroglyphes cubains des grottes de Punta del Este sur l’île de la Jeunesse, datés du IXème siècle), de photos d’origine inconnue, mais très probablement sans rapport non plus avec Cuba, et enfin de quelques photos "légitimes" mais légendées à tort et à travers, comme on le verra plus loin.

Image du film "Atlantis the lost continent"
Image from the movie "Atlantis the lost continent" - Source

Cette version-là de l’histoire des "pyramides englouties" est basée sur un fait réel : la découverte en 2001, à plus de 600 mètres de profondeur, de structures plus ou moins géométriques au large de la péninsule de Guanahacabibes à l’extrême ouest de l’île de Cuba (donc plus du tout dans le "triangle des Bermudes" !). Cette découverte a été annoncée fin 2001 d’abord par BBC News ("Lost city’ found beneath Cuban waters"), puis reprise par quelques organes de presse (National Geographic News : "New Underwater Finds Raise Questions About Flood Myths" en mai 2002 ; le Daily News de Bowling Green : "Submerged Cuban ruins may be manmade, experts say" en octobre 2002 ; le St. Petersbourg Times : "Underwater world : Man’s doing or nature’s ?" en novembre 2002) ; par la suite, elle disparaît à peu près complètement de la presse "mainstream" du fait de son manque de consistance, pour resurgir régulièrement sur le web alternatif.

La découverte est le fait d’une certaine Paulina Zelitsky, ingénieur océanographe d’origine russe, ayant peut-être travaillé sur une base soviétique à Cuba (d’où le fait qu’elle est présentée comme "ancienne espionne soviétique" par certains ?) et de son mari Paul Weinzweig, présenté comme "scientifique" sur de nombreux sites mais qui est beaucoup plus probablement un homme d’affaires, dirigeant à l’époque une compagnie canadienne nommée Advanced Digital Communications. Cette compagnie menait pour le compte du gouvernement cubain une campagne d’exploration et de cartographie des fonds marins au large de l’île, pour en évaluer les ressources en hydrocarbures et repérer, par la même occasion, quelques unes des nombreuses épaves qui entourent Cuba - parmi celles-ci, c’est d’ailleurs la compagnie de Zelitsky et Weinzweig qui a retrouvé l’épave du fameux Maine.

Ce que découvre l’équipe de Mme Zelitsky, c’est une série d’images sonar révélant des structures géométriques :

Dimensions de l’image : environ 100 x 200 mètres
Image size : 100 x 200 meters - Source

Cela les intrigue suffisamment pour qu’ils envoient un ROV étudier les choses de plus près. Le robot rapporte quelques images de blocs aux formes variables, plus ou moins géométriques :

Source
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La deuxième de ces images, celle où on voit un bloc plus ou moins triangulaire, a d’ailleurs été publiée sur Before It’s News et d’autres sites avec la légende "A second giant pyramid photographed by the ROV" ("Une deuxième pyramide géante photographiée par le ROV"), alors qu’il est évident, vu l’échelle donnée par le projecteur du ROV qui apparaît sur la photo, que celle-ci montre un bloc vu de près, comme les autres photos de la série.

A partir de ces quelques images sonar et photographies, des "artistes" inspirés ont fabriqué des reconstitutions d’une "ville engloutie" ressemblant à ça :

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ou bien ça :

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Reste que ces structures relativement géométriques étaient suffisamment énigmatiques pour susciter l’intérêt d’une part de National Geographic, qui semble à un moment avoir envisagé de financer une nouvelle expédition - sans donner suite -, d’autre part du grand géologue cubain Manuel Iturralde-Vinent, qui, après avoir étudié les premiers résultats de 2001, s’est rapproché de l’équipe tout en restant très prudent dans ses conclusions, comme on le verra plus loin. Une nouvelle expédition en 2004 semble avoir eu des résultats très décevants suite à des difficultés techniques avec le robot, et n’a permis de remonter en surface que quelques échantillons, non pas des roches formant les structures, mais de galets éparpillés sur le site, dont un portant une coquille de bernacle.

Depuis 2004, plus rien : un seul papier scientifique a été publié, en tout et pour tout, par M. Iturralde-Vinent et Mme Zelitsky. Intitulé "First record of the barnacle crustacean genus Newmaniverruca (Crustacea, Cirripedia, Verrucomorpha) from bathial depths offshore Westernmost Cuba", c’est un très court papier portant sur la coquille de bernacle évoquée plus haut, Newmaniverruca, dont c’est le premier specimen trouvé dans les eaux profondes au large de Cuba. Le papier mentionne bien l’existence d’une structure énigmatique, mais précise que sa "nature est encore à déterminer" ; il mentionne aussi une bizarrerie : le galet remonté en surface qui portait la bernacle est formé d’une brèche volcanoclastique (agrégat de particules fines d’origine volcanique) dont le géologue a du mal à s’expliquer la présence à proximité d’une plateforme continentale entièrement sédimentaire (calcaire).

Face à l’absence d’informations nouvelles depuis 2004, certains n’hésitent pas à imaginer un véritable complot pour réduire au silence les principaux protagonistes. Bien sûr, ni Paulina Zelitsky ni Manuel Iturralde-Vinent n’ont disparu de la circulation ; ce dernier continue à publier régulièrement articles et ouvrages sur la géologie de Cuba. Quant à Paulina Zelitsky, si elle a bien eu en 2009 quelques soucis passagers avec la justice mexicaine (sans rapport avec l’affaire de Cuba, et suivis par un dénouement rapide et heureux), pour le reste elle semble bien toujours être active, en tant que conseil en sécurité des pipelines, au sein d’une société de l’Oregon, Fiber SenSys, où travaille également son fils Edward Tapanes.

Pour comprendre leur désintérêt - de même que celui de National Geographic - pour l’affaire, ainsi que l’absence de toute nouvelle expédition, il faut revenir, non pas aux premières déclarations un peu exaltées de 2001-2002, où les protagonistes, tout en se refusant à parler d’Atlantis, n’hésitaient pas à évoquer un très ancient site englouti, mais plutôt au seul rapport un tant soit peu scientifique sur cette affaire. Il s’agit d’une page web réalisée à un moment quelconque après 2004 par le géologue Iturralde-Vinent sur le site des Réseaux cubains de la science, dans le répertoire "Origine et évolution des Caraïbes et de leur biotope marin et terrestre".

Cette page, intitulée "Estructuras líticas submarinas al SW de Cuba" ("Structures lithiques sous-marines au sud ouest de Cuba") n’a pas fait l’objet d’une publication dans une revue spécialisée, et n’est donc pas mentionnée dans la bibliographie du Dr Iturralde-Vinent. L’auteur commence par un court historique de la découverte et de son propre rôle dans l’évaluation des résultats des recherches, puis présente la localisation du site surnommé "MEGA", étagé sur la pente, entre 600 et 750 mètres de profondeur, d’une vallée sous-marine qui sépare la plateforme côtière de Cuba des hauts-fonds du Bajo de San Antonio. Il identifie ensuite deux types d’éléments : d’une part des structures de grande taille (plusieurs dizaines à plusieurs centaines de mètres) dont certaines dessinent sur les images sonar des formes linéaires ou rectangulaires ; d’autre part des blocs de petite taille, observés par le ROV, qui évoquent des parallélépipèdes aux surfaces polies par l’érosion. Ces blocs se distinguent des autres blocs, plus sombres et plus irréguliers, observés à la base des pentes où ont eu lieu de nombreux glissements de terrain dont on observe au sonar latéral les cicatrices d’arrachement.

Source
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Deux des blocs aux formes géométriques. A noter que la taille de ces blocs - y compris la "pyramide géante" de Before It’s News - est estimée par l’auteur à environ un mètre.

Le Dr Iturralde-Vinent note que la composition de ces blocs géométriques n’a pas pu être vérifiée, alors que les roches qui forment les escarpements à proximité semblent être de nature sédimentaire étant donné leur aspect stratifié. Aucun échantillon des blocs et roches en place n’a pu être prélevé ; le ROV n’a rapporté à la surface que des fragments de quelques centimètres dispersés sur le fond marin. Ces fragments sont de nature curieusement variée : on y trouve ce qui semble être des scories volcaniques basiques, un échantillon d’une brèche volcanoclastique (voir l’article mentionné ci-dessus sur la coquille de bernacle), et un autre d’une brèche sédimentaire formée de fragments de calcaire gris. Aucun de ces échantillons ne contenait de fossile permettant de le dater, et l’auteur souligne qu’il est impossible de déterminer s’ils proviennent de la roche en place, s’il s’agit de sédiments entraînés depuis la côte, ou de lest provenant de bateaux. La dernière option doit être envisagée, du fait de l’absence de volcanisme connu dans les environs du site, et de l’absence, dans la cordillère de la province de Pinar del Rio, la terre la plus proche, de brèches correspondant à celles identifiées sur le site.

L’auteur expose ensuite les trois hypothèses envisageables pour l’origine du site "MEGA" :
- l’hypothèse naturelle : les blocs de taille métrique seraient le résultat d’effondrements et glissements de terrain dans les escarpements de la pente sous-marine ; les alignements de grande taille le résultat de la disposition structurale des couches sédimentaires, dont l’auteur donne un exemple sur l’île de Cuba dans la région d’Artemisa au sud de la Havane ;
- l’hypothèse construction humaine : hypothèse qui s’appuie sur des traditions des Mayas du Yucatan qui évoquent une île disparue dans une catastrophe, et sur les formes géométriques inhabituelles ; à noter que le Dr Iturralde-Vinent mentionne la possibilité que ces formes géométriques soient au moins en partie dues à des artefacts générés par le processus de traitement des images sonar ;
- une hypothèse "intermédiaire" : des structures naturelles transformées par des êtres humains.

L’auteur confronte ensuite ces hypothèses aux données géologiques et géomorphologiques identifiées dans la région. Sans rentrer dans le détail de la discussion, on peut noter :
- que le site est localisé dans une zone très instable, où de fortes pentes favorisent les très nombreux glissements de terrain ;
- qu’il s’agit d’une zone tectoniquement active, où de nombreuses failles actives et fractures sont identifiées ;
- que le site se situe dans un fossé tectonique, sans être directement sur les failles principales qui encadrent ce fossé ;
- mais que les structures linéaires du site sont très souvent associées à des escarpements ou ruptures de pente.

Cela amène l’auteur à affirmer que, même s’il ne peut conclure définitivement, du fait de l’insuffisance des données, ni exclure totalement les deux hypothèses "humaines", l’hypothèse "naturelle" lui paraît être la plus "parcimonieuse" (cf. le rasoir d’Ockham et la parcimonie des hypothèses). En effet, comme il le dit dans une interview ici, étant donné la vitesse moyenne des mouvements tectoniques dans cette région, il faudrait au minimum 50 000 à 60 000 ans pour qu’une construction humaine se retrouve ainsi à 700 mètres de profondeur. Même s’il est de plus en plus probable que les premiers peuplements de l’Amérique remontent à une date plus ancienne que généralement admis au siècle dernier, l’idée - plus qu’extraordinaire - d’une civilisation urbaine âgée de plus de 50 000 ans à Cuba demanderait des preuves extraordinaires...

Pour résumer, on a finalement deux types d’anomalies au large de Cuba : des formes géométriques inhabituelles, et la présence de débris volcaniques non expliqués.
- Pour la première anomalie, on ne peut exclure la possibilité d’artefacts de traitement des images, et par ailleurs le Dr Iturralde-Vinent montre que la structure et la géomorphologie de cette zone sous-marine sont compatibles avec une explication naturelle. Rappelons que ce type de jeux de la nature n’est pas si rare que cela ; le lecteur trouvera dans la rubrique "Galerie" de ce site de nombreux exemples de curiosités géométriques naturelles dont certaines ont à tort été attribuées à l’homme (voir en particulier ici).
- La deuxième anomalie est purement géologique, et trouvera sans doute un jour son explication lors d’une étude plus poussée de ces fonds marins.

Si, comme le dit le géologue cubain, "aucune conclusion définitive ne peut être atteinte", et si on ne peut exclure totalement l’hypothèse d’une ville engloutie, il faut bien admettre que ladite hypothèse est très fragile et assez improbable ; elle pourrait sans doute être aisément validée ou invalidée sur un site terrestre, mais dans le cas d’un site à 700 mètres de profondeur, il faudrait des éléments un peu plus sérieux pour justifier les énormes dépenses nécessaires à la poursuite des investigations. Le Dr Iturralde-Vinent n’est visiblement pas convaincu de l’utilité de ces investigations ; quant à Mme Zelitsky, soit elle n’est plus aussi convaincue qu’elle semblait l’être en 2002 de l’existence d’un site archéologique submergé, soit elle a renoncé à essayer de convaincre d’éventuels financeurs.

Quoi qu’il en soit, on voit bien à quel point cette histoire, qui n’est pas sans intérêt, est éloignée des gros titres sous lesquels elle est présentée, évoquant Atlantis, les pyramides et le sphinx. Le plus extraordinaire, dans toutes ces histoires de pyramides englouties, c’est bien que des milliers d’internautes reprennent, année après année, sur des milliers de blogs et de forums, sans aucune vérification ni aucun recul, les mêmes hoax éculés...