Toute ressemblance avec des personnes existantes...

Article mis en ligne le 26 février 2008

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Imaginez : au lieu de la Bosnie, vous prenez le Pérou ; au lieu d’une pyramide, vous prenez une forteresse cyclopéenne ; au lieu de mythiques Atlantes, un héros inca légendaire ; au lieu d’un entrepreneur texan, un maire propriétaire d’une compagnie touristique...

Le cadre est posé, il nous reste à raconter l’histoire. Le 10 janvier 2008, l’agence de presse officielle du Pérou, Andina, annonce la découverte (en), remontant au 29 décembre de l’année précédente, d’une énorme forteresse appelée Manco Pata s’étendant sur 40 000 mètres carrés dans le district de Kimbiri au sud-est du Pérou. La dépêche est accompagnée de cette photo :

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de blocs rectangulaires d’épaisseur variable : de part et d’autre d’une rangée de blocs quasi-cubiques, une couche de "dalles" rectangulaires beaucoup plus minces que l’on distingue également bien sur cette photo publiée par la même agence une vingtaine de jours plus tard :

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La découverte n’est pas annoncée par un archéologue ni une quelconque autorité scientifique, mais par le maire du district de Kimbiri, un certain Guillermo Torres. Celui-ci décrit "de belles et énigmatiques structures formées de gros blocs parfaitement découpés", et propose une interprétation archéologique : la "forteresse" pourrait faire partie de la "citadelle perdue de Paititi" (en), une des cités perdues légendaires d’Amérique du Sud qui ont entretenu depuis des siècles la légende de l’El Dorado. Et M. Guillermo Torres d’ajouter tout de go que le site va être proclamé "Monument du Patrimoine culturel" et "réserve éco-touristique" du district de Kimbiri.

Si le lecteur a quelque peu suivi l’affaire des "pyramides" de Bosnie, tout cela lui semble probablement assez familier, depuis l’utilisation d’un vocabulaire style "archéologie mystérieuse" ("structures énigmatiques", blocs "découpés à la perfection"), jusqu’aux annonces largement prématurées sur l’âge des structures ou l’impact de la découverte sur le tourisme de la région. La seule différence, jusqu’ici, entre M. Torres et M. Osmanagic est que le premier reste nettement plus modeste dans ses déclarations, se contentant d’un âge de quelques centaines d’années et d’une modeste réserve touristique péruvienne, là où le second parle de plus de 10 000 ans et n’hésite à proclamer à l’avance sa découverte patrimoine mondial de l’humanité classé par l’Unesco [1]...

Comme la "découverte" de M. Osmanagic en 2006, la découverte de M. Torres a très vite circulé sur internet et été reprise par de nombreux médias nationaux et internationaux, généralement sans guère de recul ni d’esprit critique. Ainsi, le principal portail touristique péruvien Terra Peru (es) la reprend dans un article dès le 10 janvier intitulé "Découverte d’une forteresse de pierre au sud-est du Pérou" (es), article qui l’illustre d’une photo d’une véritable construction pré-inca en ruine :

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photo sans doute jugée plus impressionnante que celles publiées par l’agence Andina. Malheureusement, cette photo n’a strictement rien à voir avec le site en question, puisqu’il s’agit d’une construction datant de la civilisation des Chachapoyas (fr), récemment découverte au Nord du Pérou près de La Joya (es) [2].

Globalement, les photos publiées du site de la "forteresse" de Manco Pata sont très peu nombreuses. On en trouve deux dans l’article consacré à la découverte de National Geographic (en) :

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qui collent assez bien avec une description donnée dans une autre dépêche (en) de l’agence Andina, datée du 29 janvier : des structures de pierre "en forme de murs et labyrinthes de 5 à 8 mètres de haut, avec des passages souterrains et des grottes". On trouve également, dans un article du journal Correo (es), cette photo de groupe, installé sur un "pavement" de blocs plus ou moins réguliers :

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Enfin, sur le site officiel du district de Kimbiri, toute une série de photos
(es)
dont ce "mur en forme de tour" :

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ainsi que diverses structures vaguement ruiniformes :

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On trouve également sur le web quelques vidéos du site :

Bueno Dias Peru (es)

Al Jazeera (en)

Reuters (en)

et surtout celle-ci, la plus longue et la plus intéressante :

El Hombre del Paititi (es)

Qu’en est-il d’éventuels artefacts trouvés sur le site ? Dans sa dépêche du 29 janvier, l’agence Andina annonce la "découverte de nouveaux vestiges archéologiques" (en), de "nouvelles preuves" confirmant la technique "avancée" des constructeurs de la "forteresse" : les villageois auraient découvert, en nettoyant la zone, des outils de pierre et de bronze, entre autres des haches, galets et meules à grain. En fait, selon cette page officielle du district de Kimbiri (es), de tels outils ont bien été trouvés :

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mais absolument rien n’indique qu’ils soient liés au site de la "forteresse", puisque le texte précise qu’ils ont été remis aux autorités par des habitants qui les ont trouvés à l’occasion de travaux agricoles dans les champs environnants, c’est-à-dire loin de la forteresse qui se trouve en pleine forêt.

Bref, que penser de toute cette histoire ? Que, sans même parler d’une mythique "cité de l’or", la description de ce site comme "forteresse inca" est sans doute très prématurée. Si les photos et les vidéos peuvent paraître convaincantes à des yeux profanes, la présence de ces blocs rectangulaires et triangulaires visibles sur les photos et vidéos n’est pas en soi un élément suffisant pour affirmer qu’il s’agit d’un site archéologique et de constructions humaines. Aux yeux d’un géologue ou géomorphologue, rien dans ces images ne peut réellement infirmer l’hypothèse d’une origine naturelle de ces blocs, fissures, murs et "labyrinthes", qui peuvent tout à fait être le résultat de l’action d’une érosion très active sur une couche de terrains sédimentaires diaclasés, fracturés par des mouvements tectoniques. Ce ne serait pas la première fois que des non-spécialistes seraient victimes d’un tel "tour" de la nature : sans même mentionner les "terrasses" et "dalles" naturelles des "pyramides" de M. Osmanagic en Bosnie, on pourra évoquer par exemple le cas du "Kaimanawa Wall" en Nouvelle-Zélande que beaucoup de pseudo-archéologues s’obstinent à considérer comme une construction humaine :

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(voir aussi la galerie complète de ce site).

Il semble en tout cas que l’hypothèse d’une origine naturelle de la "forteresse" soit bien celle privilégiée par certains archéologues locaux, comme par exemple José Joaquín Narváez Luna (es) qui met totalement en doute l’hypothèse d’une forteresse inca (voir en particulier les commentaires de l’article, ainsi que ceux de celui-ci (es), où il montre les différences entre l’aspect des blocs naturels de la "forteresse" et celui des blocs utilisés dans l’architecture inca). De même, l’archéologue américain John W. Hoopes (en), spécialiste d’archéologie pré-colombienne, doutait dès le 20 janvier (en) avoir affaire à un véritable site archéologique : "the "masonry" in the video looks suspiciously like naturally fractured stone and not the hand-cut blocks that are so characteristic of Inca pirca masonry". L’hypothèse "naturelle" est aussi privilégiée par l’équipe de six spécialistes (es), dirigée par l’archéologue Wilber Paliza, envoyée par l’Institut National de la Culture de Cuzco sur place pour évaluer la découverte. Curieusement, si l’envoi de cette équipe a été largement annoncé à la mi-janvier (voir par exemple ici (es) ou là (es)), avec une emphase mise sur la prochaine proclamation du site comme "patrimoine culturel de la nation", les résultats de son travail, terminé le 12 février, n’ont été eux, à ma connaissance, publiés dans aucun média local. Il faut aller sur le site de National Geographic (en) pour en avoir connaissance : on y apprend ainsi que, selon les scientifiques de l’équipe, les blocs formant des murs et surfaces apparemment artificiels sont en fait le "résultat de processus chimiques et physiques, incluant l’activité tectonique" ; que ces blocs sont formés de grès, et ne montrent aucune trace d’intervention et de taille par une main humaine ; qu’il y a une absence totale de mortier ou ciment entre les blocs ; qu’il n’y a pas trace de fondations pour les "murs" de la "forteresse" ; et enfin que ce type de formation naturelle est également présente dans la région du Machu Picchu.

Il semble donc bien qu’on ait affaire au même type de situation qu’en Bosnie : des phénomènes naturels spectaculaires qu’il est facile de faire passer pour artificiels auprès d’un public peu averti ; le tout renforcé par la présence d’artefacts réels, sortis de leur contexte pour contribuer à la construction d’une "chimère" géo-archéologique. L’article de National Geographic mentionne par ailleurs le fait que le "découvreur" du site est non seulement le maire de Kimbiri, mais aussi le propriétaire d’une compagnie touristique ; par ailleurs, il semble qu’un des plus ardents défenseurs du site, membre d’un "Comité d’auto-défense" et qui s’est improvisé "gardien" de la forteresse (en), soit le fils du propriétaire des terrains sur lesquels s’étendent les "vestiges". Difficile donc de savoir si on a affaire à des enthousiastes naïfs, ou à des gens qui tentent de manipuler l’opinion pour des intérêts économiques. Je suppose par ailleurs que, comme à Visoko, la population locale doit être particulièrement enthousiaste sur le sujet et les perspectives ouvertes par la "découverte" pour le tourisme. En ce sens, le silence observé par les médias locaux sur les résultats de l’enquête scientifique ne sont pas de bon augure. Souhaitons, pour le Pérou, que l’affaire ne prenne pas les mêmes proportions qu’en Bosnie ; comme le dit l’archéologue José Joaquín Narváez Luna (es) : "Je trouve incroyable qu’au Pérou, si riche de sites archéologiques abandonnés sur la côte, dans les montagnes et dans les forêts, on fasse de telles histoires pour un tas de rochers diaclasés et qu’on cherche à le déclarer ’patrimoine culturel de la Nation’..."

Notes :

[1Voir par exemple ici (en).

[2Voir aussi la galerie sur ce site de La Joya.


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