Une lettre ouverte de la communauté scientifique bosnienne

Article mis en ligne le 18 mars 2007

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Sarajevo, le 14 mars 2007

Cher M. Schwarz-Schilling,

Depuis plus d’un an maintenant, la communauté scientifique, de Bosnie-Herzégovine et internationale, a suivi avec une profonde consternation le développement de tendances pseudoarchéologiques et d’un projet de recherche de soi-disant pyramides préhistoriques près de Visoko
en Bosnie-Herzégovine. L’appui donné à ce projet par une partie de la classe politique de Bosnie-Herzégovine, et la rhétorique politicienne utilisée pour présenter au public la supposée découverte des pyramides de Visoko comme d’intérêt d’Etat, sont particulièrement inquiétants. Par conséquent, votre visite de l’année dernière sur le site de la prétendue découverte, et votre soutien apporté à son
prétendu chercheur, M. Semir Osmanagic, le tout en qualité de Haut Représentant, et donc de plus important représentant de la communauté internationale en Bosnie-Herzégovine, sont inacceptables et choquants.

Les experts locaux et internationaux, archéologues, historiens et géologues, ont, tout au long de l’année passée, individuellement ou collectivement, exprimé leurs critiques de ce projet, et averti des dangers que de telles tendances pseudo-archéologiques, ainsi que de telles fouilles d’amateur, faisaient courir au patrimoine culturel et historique réel. Ils ont particulièrement mis l’accent sur l’inconvenance qu’il y a à soutenir un tel projet pseudo-scientifique dans une société récemment émergée d’une guerre horrible, et qui éprouve de grandes difficultés à reconstruire ses équipements d’enseignement supérieur, ses musées, ses bibliothèques et autres institutions culturelles, scientifiques et de recherche.

Au mois de mai l’année dernière, une vingtaine d’archéologues, historiens et muséologues de Bosnie-Herzégovine, après de nombreuses déclarations individuelles dans les médias locaux, ont adressé une lettre ouverte collective de protestation aux autorités fédérales qui ont donné le feu vert à ce projet sans supervision scientifique adéquate. Un groupe de géologues de Bosnie-Herzégovine a produit un rapport rejetant clairement, sur des bases scientifiques, l’hypothèse des prétendues pyramides près de Visoko. Ignorant tous ces rapports et ces avertissements, M. Sulejman Tihic, à l’époque membre de la Présidence collective de Bosnie-Herzégovine, chercha à obtenir le soutien des représentants de l’UNESCO à ce projet. A la suite de quoi, en juin de l’année passée, une trentaine d’experts internationaux ont envoyé une lettre au siège de l’UNESCO à Paris, exprimant leur inquiétude à propos du développement de la pseudo-archéologie en Bosnie-Herzégovine, et
demandant une expertise rapide du projet. Dans le même temps, des critiques et inquiétudes similaires ont été exprimées par l’Association Européenne des Archéologues ainsi que par la communauté archéologique américaine. Leurs arguments, scientifiquement fondés, n’ont été entendus par aucune des institutions autorisées de Bosnie-Herzégovine.

Un grand nombre de ces experts et représentants des plus hautes institutions archéologiques internationales, menés par M. Anthony Harding, président de l’Association Européenne des Archéologues, et M. Hermann Parzinger, président du Deutsches Archäologisches Institut, ont
récemment fait appel aux autorités de Bosnie-Herzégovine, en demandant que ce projet soit évalué de manière critique, mais cet appel n’a reçu aucune réponse. En dépit de tous ces avertissements, de nombreux hommes politiques importants de Bosnie-Herzégovine, ainsi que de hauts responsables religieux, soutiennent de manière croissante ce projet extrêmement douteux. Vous avez, vous aussi, visité en Août de l’année dernière la colline Pljesevica de Visoko - rebaptisée Pyramide de la Lune - et apporté votre soutien à M. Semir Osmanagic, l’Américain d’origine bosnienne qui se présente comme un explorateur indépendant des mystères du passé. A cette occasion, vous avez qualifié M. Osmanagic - qui prétend que la Bosnie est le berceau de la civilisation humaine - de visionnaire, cependant que les médias de Bosnie-Herzégovine se sont fait l’écho d’une autre de vos affirmations :

« Je ne crois pas que ceci ait été créé par la nature, et les scientifiques sceptiques qui le prétendent devraient venir ici, expérimenter, et le prouver. Je vous félicite pour le travail accompli jusqu’ici, pour avoir offert aux générations actuelles la possibilité de voir un passé ancien, et j’espère que votre vision sera, chaque jour, plus proche de la vérité. Je vous souhaite beaucoup de succès pour le travail à venir, et n’hésitez pas, en cas de besoin, à demander mon aide. »

Par cette prise de position, vous avez complètement trahi les principes de l’institution que vous représentez, et ouvert la voie à un soutien de plus en plus ouvert à ce pseudo-projet par les politiques locaux, permettant l’extension de l’influence de la pseudo-science en Bosnie-Herzégovine et en Europe. Les effets négatifs d’un tel soutien sont déjà visibles. Une grande part de la population est convaincue que des pyramides ont réellement été découvertes, en dépit de l’absence de toute preuve à l’appui de cette conviction, même après des recherches conséquentes sur le site. La réalité, cependant, est bien éloignée de votre affirmation selon laquelle les générations actuelles auront la possibilité de voir le passé ancien de la Bosnie-Herzégovine. Bien au contraire, dans toute la région de Visoko où M. Semir Osmanagic et ses gens mènent leurs fouilles d’amateurs (utilisant souvent des bulldozers), se trouvent mises en danger des couches archéologiques de la plus haute importance pour l’étude et la compréhension de la continuité de l’occupation humaine dans cette aire, depuis la période néolithique (Okoliste), les débuts mêmes de la Bosnie en tant qu’unité sociétale organisée au Haut Moyen-Age (Biskupici, Mostre, Visoki), jusqu’au développement du Royaume Bosnien du Moyen-Age tardif (ville royale médiévale de Visoko au sommet de la colline rebaptisée Pyramide du Soleil).

En ce sens, les fouilles d’amateurs et la destruction de stratigraphies archéologiques ne sont pas le seul problème ni le seul risque. Dès le début, le projet a montré une tendance à la dissimulation de certains des artefacts découverts, dès lors que ceux-ci ne rentraient pas dans le cadre des hypothèses de M. Semir Osmanagic, en l’occurrence, comme cela a été rapporté par divers médias durant l’été 2006, des restes d’ossements humains, des outils variés et des fragments de céramique. Toutes ces trouvailles sont cohérentes avec les connaissances actuelles sur l’archéologie de la vallée de Visoko, et avec les avertissements prodigués par les experts locaux et internationaux sur le fait que les fouilles discutables du dilettante M. Osmanagic mettent en péril et détruisent de vraies trouvailles et sites archéologiques de valeur, datant très probablement de la période médiévale. Son équipe n’a jamais publié aucun rapport officiel sur ces trouvailles, et n’a jamais informé le public sur l’endroit où elles avaient été envoyées pour analyse, non plus que sur les résultats de ces prétendues analyses.

En plus de dissimuler les preuves non désirées, M. Osmanagic et ses affidés, en l’absence de tout autre argument en faveur de leurs hypothèses, falsifient l’interprétation de monuments historiques et traditions connus, afin de créer l’illusion d’un ancien mystère à résoudre. De cette façon, les fameuses pierres tombales médiévales de Bosnie-Herzégovine, les *stecci*, sont interprétées par M. Osmanagic comme « des mégalithes ayant dévalé de la pyramide » ou les restes « d’anciens temples énergétiques », tandis que des bas-reliefs de style roman archaïque comportant des croix inscrites dans des cercles - un motif bien connu dans toute l’Europe médiévale ! - deviennent des « diagrammes d’anciens mécanismes mystérieux », etc.

Toutes les critiques envers de telles approches pseudo-scientifiques en Bosnie-Herzégovine sont considérées comme anti-patriotiques, tandis que leurs auteurs sont qualifiés de traîtres en public, étant donné que le projet des pyramides a été, depuis le début, considéré comme « d’intérêt national ». Vous avez vous-même contribué à répandre cette conviction dans l’opinion publique, en donnant votre soutien à Semir Osmanagic, qui n’hésite pas à proclamer que toute la prospérité future de la Bosnie-Herzégovine repose sur le succès de son projet.

En ce sens, les plans d’extension du projet à l’ensemble de la Bosnie-Herzégovine en 2007 sont particulièrement inquiétants. Cette « Fondation » aspire visiblement à étendre ses activités à toute l’étendue de la Bosnie-Herzégovine, ainsi qu’à la Croatie voisine. On peut s’attendre également à d’autres extensions à l’Europe, dans la mesure où le but final déclaré de cette entreprise « alternative » est rien moins qu’une révolution de toute la science mondiale et de ses réalisations, et la mise en place d’un nouveau système de « valeurs et de connaissance », basé sur l’ésotérisme et un sectarisme de type « New Age ». La recherche pseudo-archéologique des supposées pyramides à Visoko et le soutien apporté à ce projet ont déjà ouvert la porte en grand à d’autres tendances pseudo-scientifiques similaires en Bosnie-Herzégovine, au premier rang desquelles la récente annonce de la reprise des recherches de la Troie homérique dans la vallée de la Neretva, d’après les thèses soutenues par l’homme d’affaires mexicain Salinas Price, qui ont été pourtant réfutées par les archéologues de Bosnie-Herzégovine il y a une vingtaine d’années.

Le Haut Représentant Christian Schwarz-Schilling en compagnie de l’homme d’affaires, et explorateur autoproclamé,
Semir Osmanagic, sur la colline de Pljesevica en août 2006
Restes dévastés d’une possible tombe médiévale, découverte au pied de la colline de Pljesevica, présentée comme
une entrée de la prétendue Pyramide de la Lune, contruite entre 12 000 et 27 000 ans avant le présent
Sédiments lacustres pétrifiés datant de la période géologique du Miocène, âgés d’environ sept millions d’années,
présentés comme des éléments de la construction de la prétendue Pyramide de la Lune
Couches de conglomérats de la série de Lasva (Miocène) sur le versant ouest de la colline de Visocica,
interprétées de façon erronée comme un mur de construction de la plus ancienne et plus haute pyramide du
monde (la soi-disant Pyramide du Soleil, construite entre 12 000 et 27 000 ans avant le présent par une
civilisation mystérieuse)

M. Schwarz-Schilling, il ne s’agit pas ici de visions d’un futur meilleur ou d’un passé ancien, il s’agit de vandalisme multiple - destruction du patrimoine culturel et historique existant, mais aussi tentative de renverser les réalisations et les systèmes de valeur de la civilisation, pas seulement en Bosnie-Herzégovine, mais aussi en Europe. Vous avez, en tant que représentant de cette Europe, le devoir d’aider la communauté scientifique et le public profane de Bosnie-Herzégovine à barrer la route au spectre pseudo-archéologique de l’anti-intellectualisme à Visoko. De vous, nous attendons :

1. Que le Haut Représentant, dans son engagement pour l’étude et la protection du patrimoine culturel de la Bosnie-Herzégovine, applique les mêmes critères que ceux qui sont valables pour son pays, l’Union européenne et l’ensemble du monde civilisé, et qu’il considère la validité des faits plutôt que d’apporter son soutien à des projets aventureux et pseudo-scientifiques ;

2. Que le Haut Représentant, dans l’optique d’une protection adéquate des monuments qui restent en danger dans la région de Visoko, s’assure que la Fondation de M. Osmanagic remplit ses obligations vis à vis de l’Institut national pour la Protection du Patrimoine Culturel, c’est-à-dire qu’elle transmette tous les inventaires, carnets de bords, et un rapport complet avec photos, dessins et documentation des fouilles réalisées sur la colline de Visocica en 2005 et 2006, et sur la colline de Pljesevica en 2006, afin de permettre une évaluation de cette documentation par les experts. Ce n’est qu’à cette condition qu’une évaluation de la qualité des fouilles menées pourra être faite, la possibilité de falsification éliminée, et qu’il pourra être envisagé de prolonger les permis de fouilles ;

3. Que le Haut Représentant prenne en compte l’opinion et les arguments des experts de la Faculté des Mines, de Géologie et de Génie Civil de l’Université de Tuzla, qui se sont à plusieurs reprises publiquement élevés contre l’interprétation abusive de phénomènes géologiques dans le but de tromper le public de Bosnie-Herzégovine. Ils ont clairement fait état de ces arguments dans leur Rapport sur l’étude géologique de la colline de Visocica près de Visoko, accepté par le Conseil scientifique et d’enseignement de la Faculté le 17 avril 2006. Cette étude avait été faite à la demande de la Fondation Parc Archéologique : Pyramide Bosnienne du Soleil elle-même ;

4. Que le Haut Représentant entreprenne d’obtenir, auprès des autorités concernées de Bosnie-Herzégovine, de l’Union Européenne et de l’Allemagne en tant que présidente de l’Union Européenne, que la Bosnie-Herzégovine signe le plus tôt possible la Convention Européenne pour la Protection du Patrimoine Archéologique (La Valette, 1992), et que soient assurées les conditions nécessaires à la mise en place d’études d’archéologie à Sarajevo. Ce type d’études est la seule garantie pour la formation d’un corps d’experts approprié, capable d’appliquer les méthodes scientifiques modernes dans la recherche et la protection du patrimoine culturel de Bosnie-Herzégovine.

Comme il est dit plus haut, des archéologues, historiens et géologues de Bosnie-Herzégovine, d’Europe et d’Amérique ont déjà à maintes reprises averti des dangers et des dommages causés par cette fausse archéologie en Bosnie-Herzégovine à l’histoire culturelle de notre pays, de l’Europe et du monde. Nos avertissements jusqu’ici n’ont aucunement été pris en compte, ni par le Bureau du Haut Représentant, ni par les structures politiques locales directement responsables de ces affaires. Ceci est notre dernière tentative pour avertir, et cette fois elle n’est pas adressée uniquement au public local, mais aussi au public européen et international. Au cas où, à nouveau, cette démarche ne recevrait aucune réaction appropriée, vous porteriez, au même titre que les hommes politiques locaux, la responsabilité de toutes les conséquences qu’une expansion incontrôlée de cette fausse science entraînera pour notre patrimoine et le patrimoine mondial, ainsi que pour les relations entre individus en Bosnie-Herzégovine, en Europe et dans le reste du monde.

Veuillez noter que cette lettre sera publiée dans les médias de Bosnie-Herzégovine et internationaux, et qu’il est possible qu’elle se transforme en pétition.

Respectueusement,
pour les historiens, géologues et archéologues de Bosnie-Herzégovine :

Dr. Dubravko Lovrenovic, professeur d’histoire à la Faculté de Philosophie de Sarajevo

Dr. Sc. Sejfudin Vrabac, professeur de géologie à la Faculté des Mines, de Géologie et de Génie Civil de l’Université de Tuzla ; responsable de l’équipe d’étude géologique de la colline de Visocica près de Visoko

Dr. Sc. Hazim Hrvatovic, professeur associé, Faculté des Mines, de Géologie et de Génie Civil de l’Université de Tuzla

Dr. Sc. Senaid Salihovic, professeur associé, Faculté des Mines, de Géologie et de Génie Civil de l’Université de Tuzla

Dr. Sc. Amir Barakovic, professeur associé, Faculté des Mines, de Géologie et de Génie Civil de l’Université de Tuzla

Dr. Sc. Zijad Ferhatbegovic, senior lecturer, Faculté des Mines, de Géologie et de Génie Civil de l’Université de Tuzla

Dr. Sc. Zehra Salkic, senior lecturer, Faculté des Mines, de Géologie et de Génie Civil de l’Université de Tuzla

Mr. Sc. Izudin Djulovic, senior assistant, Faculté des Mines, de Géologie et de Génie Civil de l’Université de Tuzla

Mr. Sc. Elvir Babajic, senior assistant, Faculté des Mines, de Géologie et de Génie Civil de l’Université de Tuzla

Dr. Ljiljana Sevo, professeur d’histoire de l’art, Universités de Sarajevo et Banja Luka

Dr. Blagoje Govedarica, professeur d’archéologie préhistorique à l’Université d’Heidelberg ; conseiller scientifique au Centre des Etudes Balkaniques de l’Académie des Sciences et Arts de Bosnie-Herzégovine à Sarajevo

Dzevad Juzbasic, membre de l’Académie des Sciences et des Arts de Bosnie-Herzégovine, directeur du Centre des Etudes Balkaniques de l’Académie

Prof. Dr. Enver Imamovic, professeur d’histoire ancienne et d’archéologie au Département d’Histoire de la Faculté de Philosophie de Sarajevo

Dr. Salmedin Mesihovic, senior lecturer, Département d’Histoire de la Faculté de Philosophie de Sarajevo

M.A. Adnan Busuladzic, directeur du Département d’Archéologie du Musée National de Bosnie-Herzégovine à Sarajevo

Zilka Kujundzic-Vejzagic, conservateur du Musée National de Bosnie-Herzégovine à Sarajevo

M.A. Mirsad Sijaric, research associate, conservateur pour le Moyen-Age tardif au Musée National de Bosnie-Herzégovine à Sarajevo

M.A. Lidija Fekeza, research associate, archéologue pour le Haut Moyen-Age au Musée National de Bosnie-Herzégovine à Sarajevo

Andrijana Providur, conservateur au Musée National de Bosnie-Herzégovine à Sarajevo

Mirsad Avdic, conservateur au Musée de Sarajevo

Melisa Foric, research assistant au Centre d’Etudes Balkaniques de l’Académie des Sciences et des Arts de Bosnie-Herzégovine à Sarajevo


Si vous souhaitez contribuer à la diffusion de cette lettre ouverte, vous pouvez en télécharger ici un exemplaire au format .pdf :

Lettre ouverte de scientifiques bosniens à M. Schwartz-Schilling

La version anglaise de cette lettre est également disponible ici.


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