Vikings, Templiers et cathédrales : une introduction
Article mis en ligne le 27 octobre 2022

par Alexis Seydoux

Oleg de Normandie – c’est un pseudonyme - est un Youtubeur qui se définit comme un historien autodidacte [1]. Il tient une chaîne, Pagans TV, qui met en avant l’idée d’une religion primordiale portée par un peuple celto-viking, qui serait la seule vraie tradition. Autour de cette hypothèse, il construit une histoire fondée sur la lutte entre ce peuple mythique, détenteur de toutes les vertus – liberté, démocratie, égalité, etc… et les tenants des religions monothéistes, qui seraient à la fois les précurseurs du Nouvel Ordre Mondial, et les tenants de l’esclavagisme et du totalitarisme. Dans cette hypothèse, la civilisation celto-odinique aurait résisté aux Romains, mais, attaquée par les armées de César, elle aurait formé des résistances afin de conserver ses « traditions ». Cette idée est en partie résumée dans son film, Esclaves Vikings contre Dinars [2], dont nous avons déjà montré l’inanité [3].

Dans un autre film, Vikings, Templiers et Cathédrales, Oleg de Normandie apporte une nouvelle hypothèse qui succède à la précédente [4]. Comme le précédent, c’est, selon son auteur, un « film de divulgation », qui « change la donne », c’est-à-dire qui doit changer la vision de l’histoire [5]. Nous avons regardé ce film et rapidement, nous avons été surpris par les facilités et les raccourcis que l’auteur prend avec les événements historiques. Nous sommes aussi surpris par son manque de connaissances, son manque de sérieux, son manque de sources. Un historien, autodidacte ou non, s’appuie sur des sources, ce qui n’est pas le cas ici.

Pour un film de divulgation, nous avons été frappés par la faiblesse de ses révélations. En effet, l’auteur ne fait que reprendre des hypothèses empruntées essentiellement à Jacques de Mahieu (1915-1990), à Maurice Erwin Guignard (1920-2001) et à Thierry Wirth (né en 1947). Oleg de Normandie insiste souvent sur le fait que tout est vérifiable et sourcé, reprenant ainsi l’antienne de Jacques Grimault dans LRDP. Il affirme aussi s’appuyer sur des historiens reconnus. Or, aucun des trois hommes dont il reprend les hypothèses n’est un historien.

Qui sont ces trois hommes ?

Jacques de Mahieu, pseudonyme de Jacques Girault, est un personnage singulier. Français exilé en Argentine après la Seconde Guerre mondiale, il a laissé de nombreux ouvrages, centrés sur l’idée que les civilisations de Mésoamérique et d’Amérique centrale ont été formées par des Vikings venus d’Europe [6]. Docteur ès lettres, il milite dans l’Action Française avant la Seconde Guerre mondiale. Proche du gouvernement de Vichy, il quitte la France en 1944 et s’installe en Argentine. Il adhère au peronisme, mouvement politique proche du fascisme. De Buenos-Aires, Jacques de Mahieu développe ses théories racialistes. Il est aussi un membre très proche des milieux d’extrême droite dans les années 1950 à 1970. Il est, notamment, un des fondateurs de l’Institut supérieur des sciences psychosomatiques, biologiques et raciales du Québec, fondé à Barcelone en 1969 et installé à Montréal [7]. Sa thèse est celle de la suprématie des colonisateurs blancs en Amérique centrale et en Amérique du Sud. Les Vikings auraient débarqué en Amérique centrale ; puis formé une brillante civilisation dans les Andes [8]. Cette hypothèse est empruntée à Edmund Kiss (1886-1960), un archéologue de l’Ahnenerbe [9], le mouvement fondé par Himmler pour chercher les origines de la race aryenne [10].

Pour Oleg de Normandie, comme le montre cette capture d’écran, ces hypothèses seraient admises par les historiens. Il n’en est rien. Aucune des études sur l’Amérique centrale ou andine ou sur le site de Tiwanaku, qui serait la capitale de l’empire fondé par les Vikings, ne les reprend. La plus récente et complète de ces études, celle de John Wayne Janusek, n’évoque absolument pas les Vikings [11]. D’ailleurs, aucune étude sur la civilisation andine n’évoque un quelconque contact entre le monde scandinave et le monde andin [12]. Donc, l’affirmation d’Oleg de Normandie que les hypothèses de Jacques de Mahieu sont reprises et admises par les historiens est totalement fausse. C’est pour nous un véritable mensonge de la part d’Oleg de Normandie, mensonge qui révèle d’une part son manque flagrant de travail et d’autre part une manière de truquer la réalité de la recherche. Nous y voyons aussi une adhésion aveugle aux thèses racialistes de Jacques de Mahieu.

Le second auteur qu’Oleg de Normandie met en avant est Maurice-Erwin Guignard, un auteur très confidentiel, dont les ouvrages sur Chartres ont été publiés dans les années 1970, et republiés en 2001 par Phosphenia [13]. Sa biographie est assez baroque [14]. Elle est connue par l’hommage que François Dupuy-Pacherand lui rend lorsqu’il reçoit l’Ordre du mérite dans les sciences et les arts de Berlin [15]. Il aurait été le premier à traduire la langue étrusque, ce qui est faux : la langue étrusque n’a pas encore été traduite, ni par Maurice-Erwin Guignard, ni par personne d’autre [16]. Ses recherches restent confidentielles et seule la revue Atlantis les relaie et publie un de ses articles sur Glozel. Par la suite, il s’intéresse au rapport entre les cathédrales gothiques, et singulièrement celle de Chartres, et le monde scandinave. Il publie une série de fascicules intitulée Les architectes odinistes des cathédrales [17] qui met en avant le rôle des Vikings dans la construction gothique. Il se centre sur la cathédrale de Chartres et met en avant le personnage de Saemund Sigfusson. Ses sources proviendraient d’inscriptions dans des cryptes autour de la cathédrale de Chartres, ce qu’il indique dans un article du journal Atlantis de 1985 [18]. Il y aurait vu des sarcophages des grands druides, des grandes prêtresses et des architectes des cathédrales [19]. Maurice-Erwin Guignard aurait rassemblé des archives notariales royales et des confréries druido-odiniennes [20]. Notons que le personnage aurait des ascendances prestigieuses, qu’il fait remonter au IXe siècle, ou encore à Saemund Sigfusson, qui aurait été le bâtisseur de la cathédrale de Chartres en 1090 [21]. Il n’est pas très difficile de remettre en doute cette ascendance, car il est quasi impossible de remonter des ascendances au-delà du XVIe siècle, du fait de l’absence d’archives. Là encore, Oleg de Normandie n’a pas effectué le travail basique d’un historien, celui de vérifier les sources présentées par Maurice-Erwin Guignard. Nous y voyons ici un mélange de paresse et d’aveuglement de notre auteur.

Le troisième auteur cité par Oleg de Normandie est Thierry Wirth. Les quatrièmes de couverture des livres de ce dernier indiquent souvent qu’il est docteur en science de l’École normale supérieure et du Muséum national d’Histoire naturelle, et docteur ès lettres et sciences humaines de la Sorbonne. C’est sous ce titre de docteur de la Sorbonne qu’Oleg de Normandie le présente chaque fois qu’il met en avant une de ses citations.

En cherchant sur la base de données qui recense les thèses qui ont été soutenues ou qui sont en cours de rédaction, on ne trouve aucune mention de Thierry Wirth comme double docteur ès sciences et ès lettres et sciences humaines. Il existe bien un Thierry Wirth sur la page theses.fr, mais ce n’est pas celui cité par Oleg de Normandie [22]. Il n’a donc jamais été docteur de la Sorbonne ou du Muséum d’Histoire naturelle, et différents éditeurs lui attribuent donc des titres universitaires usurpés. Or, Oleg de Normandie fonde une très grande partie de son raisonnement sur l’ouvrage de Thierry Wirth, Les Templiers en Amérique : le secret américain – Une présence indiscutable prouvée par l’archéologie, une caution scientifique qui apparait très peu solide, voire mensongère [23]. D’autant que c’est Thierry Wirth qui accrédite l’idée que les propos de Jacques de Mahieu sont solides et acceptés par les historiens, et pour cause, son ouvrage étant en grande partie un plagiat de l’ouvrage de Jacques de Mahieu [24]. De nouveau, il nous faut souligner le manque de sérieux d’Oleg de Normandie, qui s’appuie sur un auteur dont les diplômes sont inventés et qui est, au moins pour ce qui est des Templiers en Amérique, un plagiaire. 

Les études sur lesquelles se fonde Oleg de Normandie sont donc sujettes à caution. Nous allons néanmoins essayer de comprendre ses hypothèses et d’en évaluer la solidité. Pour lui, les cathédrales gothiques sont apparues à la fin du XIIe siècle et au début du XIIIe siècle du fait d’une « accélération civilisationnelle » [25]. Elles seraient les plus beaux bâtiments de toute l’histoire [26]. Ce saut civilisationnel serait lié aux Templiers, un groupe formé en Normandie, pour diffuser de nouvelles technologies et pour financer et construire ces cathédrales. Elles seraient des édifices odiniques, car les Templiers sont odiniques. L’argent pour financer ces constructions viendrait de mines d’argent du Pérou exploitées par les Vikings, occupant depuis le Xe siècle le plateau andin. La première partie de cette hypothèse est empruntée à Jacques de Mahieu [27]. Le reste est essentiellement tiré de Maurice Erwin Guignard. Thierry Wirth, quant à lui, plagie essentiellement les écrits de Jacques de Mahieu.

Nous verrons d’abord en quoi l’hypothèse des Vikings en Amérique centrale et en Amérique du Sud ne repose sur rien de solide, puis en quoi les cathédrales ne sont pas des édifices odiniques, et enfin en quoi les Templiers n’ont rien à voir avec la construction des cathédrales.