Vous avez dit "interview" ?

Article mis en ligne le 12 mai 2007

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Depuis maintenant bientôt deux ans que M. Osmanagic a rendu publiques ses hypothèses sur les "pyramides de Bosnie", il s’est fréquemment heurté à l’opposition des scientifiques bosniens, archéologues et géologues, soutenus par leurs collègues européens. Ces scientifiques se sont à plusieurs reprises adressés à différentes autorités (par exemple une lettre adressée à l’Unesco (en), ou bien une lettre ouverte à Christian Schwarz-Schilling, Haut Représentant de l’ONU en Bosnie), pour tirer la sonnette d’alarme sur les risques encourus par le patrimoine bosnien, et sur l’absence de validité scientifique des thèses de M. Osmanagic. En retour celui-ci affecte généralement de considérer ses opposants comme des "scientifiques en pantoufles", des "chercheurs en fauteuil" ("foteljasi") qui ne s’opposent à lui que parce qu’ils se sentent menacés dans leur confort intellectuel, dans leurs certitudes, voire dans leur carrière. Ces attaques sont généralement mesurées, il laisse le soin à ses "supporters" d’attaquer beaucoup plus violemment les opposants sur divers forums.

Il arrive cependant que M. Osmanagic et sa Fondation aient recours à des méthodes quelques peu douteuses pour tenter de discréditer leurs principaux opposants et critiques, par exemple en publiant sur le site officiel de la Fondation un texte comme celui-ci (bs), qui est une attaque particulièrement écoeurante, entachée d’anti-intellectualisme et de misogynie, contre les archéologues bosniens (sans jamais les nommer, mais on comprend qu’il s’agit essentiellement de Mme Kujundzic-Veijzagic et de M. Lovrenovic). La Fondation a également eu recours à la publication de mails privés, par exemple ici (bs) : il s’agissait d’essayer de discréditer l’archéologue canadien Chris Mundigler, "intégré" comme beaucoup d’autres dans l’équipe internationale de M. Osmanagic au début de l’année 2006, et qui avait ensuite déclaré au magazine Archaeology (en) qu’il n’avait jamais participé au projet. La publication de cette lettre de M. Mundigler à M. Osmanagic - en fait une simple offre de service, comme M. Mundigler avait dû en envoyer des dizaines, à la suite d’une annonce de M. Osmanagic passée sur le site de l’Archaeological Institute of America (en) - était censée prouver que M. Mundigler avait menti et qu’il s’était effectivement à un moment engagé dans le projet. Le plus curieux dans cette affaire est que ce courrier de M. Mundigler, adressé personnellement à M. Osmanagic, est publié, non par M. Osmanagic, mais par une "Mirza Avdicevic", qui n’a d’autre lien apparent avec la Fondation que de faire partie des donateurs (bs). Comment se fait-il que Mme Avdicevic connaisse mieux que M. Osmanagic le contenu de son courrier personnel, et que ce soit elle qui doive lui communiquer une lettre qu’il est censée avoir reçue ?

On peut mentionner également ce texte (bs), qui s’en prend cette fois-ci aux scientifiques étrangers qui ont osé mettre en doute l’existence des "pyramides" : le Professeur Garrett Fagan (en) est accusé de "manque d’intégrité professionnelle", Anthony Harding (en), président de l’Association des Archéologues Européens, de ne pas savoir se servir de ses yeux, de même que le géologue Robert Schoch (en), et le géologue Paul Heinrich (en) est invité à "retourner à l’école" pour y apprendre à utiliser "la méthode scientifique". En tout cas, cette page nous donne un bel exemple "d’intégrité" de la part de la Fondation : lisez comment est présentée (en) l’opinion du Professeur Curtis Runnels sur la possibilité d’une civilisation à l’origine de "pyramides" en Bosnie, puis comparez avec ce que le Professeur Runnels a réellement dit (en) à la revue Archaeology... On retrouve ici une des techniques favorites de M. Osmanagic : déformer à tel point l’opinion de ses adversaires qu’il en devient très facile de la discréditer !

Quel rapport entre tout ceci et le titre de cet article ? Et bien, cette campagne en vue de discréditer les scientifiques sceptiques a pris ces derniers temps un tour encore plus douteux avec la publication sur le site officiel de la Fondation d’une série "d’interviews" de nombreux scientifiques. La première de ces "interviews" est publiée le 9 janvier 2007, il s’agit de celle d’Enver Imamovic (bs) historien de l’Université de Sarajevo ; puis, à partir du 5 mai, au rythme d’une publication par jour, suivront les "interviews" de Zilka Kujundzic-Vejzagic (bs), archéologue et conservateur au Musée National de Sarajevo ; d’Anthony Harding (bs), de l’Association des Archéologues Européens (en) ; de Dubravko Lovrenovic (bs), médiéviste de l’Université de Sarajevo et membre de la Commission pour la Protection des Monuments nationaux ; des géologues Amir Barakovic (bs) et Elvir Babajic (bs), tous deux de l’Université de Tuzla et signataires parmi d’autres du rapport sur la géologie de Visocica qui concluait à l’origine totalement naturelle de la colline ; et enfin du géologue Stjepan Coric (bs), paléontologue de l’Université de Vienne - en attendant éventuellement les suivantes, puisque la Fondation semble bien décidée à en publier une par jour, et que leur auteur, dont on va parler ci-dessous, prétend en avoir réalisé près de 300 [1]...

A l’exception de celle du Professeur Harding, toutes ces interviews ont été réalisées par la même personne, une certaine Merima Bojic. Celle-ci apparaît pour la première fois en juillet 2006 dans l’affaire des "pyramides" à l’occasion d’une lettre ouverte (en), pour le moins agressive, adressée à Mark Rose, rédacteur en chef du magazine Archaeology, lettre publiée sur le site de la Fondation ainsi que sur un certain nombre de forums. Américaine d’origine bosnienne, elle s’y présente, ainsi que sur le forum cyberbulevar (bs) où elle interviendra par la suite, comme étudiante en histoire et sciences politiques à l’Université de Los Angeles, et insiste sur le fait qu’elle n’a strictement rien à voir avec M. Osmanagic et la Fondation ("I have absolutely no connection to Mr. Osmanagic, nor his organization"). Cependant, il apparaît très vite qu’elle s’est rendue à Visoko au mois de septembre 2006, où elle a réalisé une première interview (bs), du Docteur Mohammed Ibrahim Aly, pour le compte de la Fondation [2]. D’après Foresterius (bs), Merima Bojic aurait réalisé plus de 300 interviews, le tout étant censé faire partie d’un travail universitaire destiné à être publié sur le site de son université. Cependant, non seulement ces "interviews" sont publiées sur le site de la Fondation et non sur celui d’UCLA, mais Merima Bojic est systématiquement présentée par la Fondation comme "nasa saradnica", "notre collaboratrice", ou "our associate", "notre associée".

Ces différents textes sont présentés comme de vraies interviews : le Professeur Lovrenovic "a donné une interview à notre collaboratrice", "dans une série d’interviews avec les opposants au projet, notre collaboratrice a discuté avec le géologue Barakovic" etc. Cependant, on peut se demander dans quelle mesure ces "interviewés" savaient réellement à qui ils parlaient, et, s’ils semblent bien avoir été prévenus que l’entretien allait être enregistré, il est plus que probable qu’aucun d’entre eux ne se doutait que ses paroles seraient publiées sur le site de la Fondation. Par exemple, le Professeur Lovrenovic pense visiblement, tout le long de l’entretien, avoir affaire à une journaliste ; page 7, lorsqu’il dit "vous, journalistes, devez écrire sur ce pays", Merima Bojic le corrige mais en précisant uniquement qu’elle est étudiante - pas qu’elle est une "collaboratrice" de la Fondation. Et lorsqu’il lui demande, toujours page 7, où l’entretien sera publié, elle lui répond "sur une page web". De même, le Dr Coric reste visiblement sous l’impression qu’elle travaille "sur un projet", puisqu’il lui conseille à un moment d’essayer de faire abstraction de ses "opinions subjectives" car elles ne peuvent qu’influer négativement sur le résultat du projet. Lorsque le Dr Babajic lui explique qu’ils n’ont pas pour habitude de donner des interviews, elle répond "mais ce n’est pas une interview, professeur ; c’est juste un entretien téléphonique" [3]. Bref, des procédés inacceptables, qui révèlent la volonté de "piéger" les interlocuteurs.

Cette volonté de perturber les interviewés apparaît tout aussi nettement dans les procédés utilisés au cours de l’entretien : questions agressives, souvent hors du champ de compétence des interlocuteurs (on interroge les archéologues sur la géologie, et les géologues sur l’archéologie...), interruptions brutales, changements brusques de sujet. Cependant, si quelques uns des personnages interrogés se laissent effectivement parfois troubler et répondent à côté ou de façon approximative, ce que révèlent ces interviews c’est surtout la mauvaise foi, la suffisance et, disons-le, ce qui pourrait passer pour une incommensurable bêtise, de l’intervieweuse.

Mauvaise foi : lorsque Merima Bojic interroge Zilka Kujundzic-Vejzagic sur la lettre ouverte à Christian Schwarz-Schilling (qu’elle a semble-t-il signée sans la lire en détail, en toute confiance envers ses collègues signataires), elle lui ment à plusieurs reprises sur le contenu de cette lettre, affirmant qu’elle demande l’arrêt total des fouilles de M. Osmanagic et qu’il n’y est pas question de seulement protéger les sites archéologiques réels (voir ici le contenu exact de cette lettre).

Suffisance : toujours au cours de l’entretien avec Zilka Kujundzic-Vejzagic, lorsque celle-ci lui explique assez gentiment : "Ne vous fâchez pas, mais je ne souhaite pas discuter de ceci avec quelqu’un qui n’est pas un spécialiste", Ms Bojic lui répond : "Je ne suis pas spécialiste ; et vous, vous en êtes une ?"

Bêtise : à Enver Imavovic qui lui explique que l’exploitation minière est connue dans la région de Visoko au cours de la préhistoire, de l’époque romaine et du moyen-âge, elle répond "Nous savons que les mines d’or n’ont jamais existé ici, ni les mines de cuivre, de fer etc., alors pourquoi parlez-vous de ça ?" Lorsque son interlocuteur, un peu désarçonné - on le serait à moins - lui demande "Comment pouvez-vous affirmer qu’elles n’ont jamais existé ?", la réponse est "Non, non, je l’ai vu"...

Plus généralement, Merima Bojic affirme péremptoirement, d’une interview à l’autre, les mêmes stupidités, les mêmes contre-vérités tout droit sorties de la propagande de la Fondation. Elle interroge ses interlocuteurs géologues sur le rapport géologique de l’Université de Tuzla sans avoir fait l’effort de lire ce rapport, ni de s’être renseignée un minimum sur la géologie de la région ; il en est de même sur tous les sujets abordés ("pavements" et "mosaïques" de Pljesevica, sphères de pierre, "dalles de béton" de Visocica, chronologie de la préhistoire etc.), alors même qu’il lui a été fourni, par exemple sur le forum cyberbulevar par Foresterius (qui intervenait sous le pseudo de Sturmann sur ce forum), suffisamment de liens pour qu’elle puisse se documenter un minimum et éviter les questions les plus stupides. Je n’irai pas cependant jusqu’à en conclure que Ms Bojic est un bien piètre résultat de l’enseignement supérieur américain, tout cela pouvant aussi bien être le résultat d’une tactique délibérée (il est bien plus difficile de répondre à des questions stupides qu’à des questions intelligentes).

Ce qui aggrave encore plus le sentiment d’écoeurement devant ces manipulations, c’est la façon dont ces "interviews" sont présentées sur le site de la Fondation : titres mensongers, commentaires insultants. Par exemple, l’interview du Professeur Lovrenovic est accompagnée, en guise de titre, d’une phrase sortie de son contexte dans le but évident de jeter la suspicion sur son patriotisme. Dans le cas du Dr Harding est également utilisée en gros titre une de ses phrases, disant que "Imamovic n’est ni professeur ni archéologue" ; alors qu’il est évident, à la lecture de l’interview, qu’Anthony Harding parlait à ce moment-là de M. Osmanagic lui-même, qui n’est effectivement ni professeur ni archéologue [4]. Mais peu importe aux gens de la Fondation que cette confusion soit évidente, du moment qu’on peut l’utiliser pour tenter de semer la zizanie entre les opposants de M. Osmanagic, et de discréditer le Dr Harding : "Cette interview montre son arrogance et son manque de manières".

En tout cas, ce que montre la publication de cette série d’interviews, c’est que ce n’est pas l’honnêteté qui étouffe M. Osmanagic et son équipe...


Mise à jour du 12 juin 2007

Un des "interviewés", le géologue Elvir Babajic de l’Université de Tuzla, a réagi à la publication de son "interview" dans une lettre publiée sur le blog de geolog-mrak (bs). Cette lettre confirme totalement ce que je soupçonnais plus haut, à savoir que Merima Bojic s’est présentée comme une jeune étudiante américaine, sans mentionner ses liens avec la Fondation de M. Osmanagic ; que "l’interview" ne devait être, au dire de Ms Bojic, qu’une courte discussion téléphonique non destinée à être publiée ; que M. Babajic n’a jamais donné son autorisation à la publication de cet entretien, dont par ailleurs seuls sont donnés certains extraits...


Interview Enver Imamovic
Téléchargé le 9 janvier 2007
Interview Zilka Kujundzic-Vejzagic
Téléchargé le 5 mai 2007
Interview Anthony Harding
Téléchargé le 7 mai 2007
Interview Dubravko Lovrenovic
Téléchargé le 8 mai 2007
Interview Amir Barakovic
Téléchargé le 9 mai 2007
Interview Elvir Babajic
Téléchargé le 10 mai 2007
Interview Stjepen Coric
Téléchargé le 11 mai 2007
Interview Mohammed Ibrahim Aly
Téléchargé le 8 septembre 2006
Notes :

[1Les versions anglaises de ces interviews semblent avoir disparu du site de la Fondation, copies de certaines ci-dessus...

[2Cette interview a disparu du site de la Fondation, copie ci-dessus.

[3Signalons que cette réponse de Ms Bojic, si elle figure toujours dans la version bosnienne de l’interview, n’apparaissait pas dans la version anglaise publiée quelques jours plus tard... puis disparue début juin. Par ailleurs, les traductions anglaises sont généralement lamentables sur le site officiel, mais celle-ci était particulièrement gratinée : les "concrétions" (en parlant des sphères de pierre) étaient devenues des "sécrétions" !!!

[4Alors que M. Harding était en train de parler du manque de sérieux du site de la Fondation, en disant "ces gens sont des ’crack-pots’", l’intervieweuse - qui n’est pas, cette fois, Merima Bojic, mais qui pourrait être sa soeur jumelle - change brusquement de sujet en lui demandant ce qu’il pense du Professeur Imamovic ; il est plus que probable qu’il ait entendu "Professeur Osmanagic", d’autant que l’interview se déroule par téléphone et que les noms bosniens ont tendance à tous se ressembler pour une oreille anglo-saxonne. En tout cas, la "journaliste" se garde bien de répéter le nom, et change aussitôt de sujet sans essayer d’éclaircir la confusion...

P.S. :

Que l’excellente Miranda Richardson me pardonne l’utilisation de son image comme illustration de cet article, elle n’a bien évidemment rien à voir avec les méthodes pseudo-journalistiques décrites ici - mais son avatar Rita Skeeter, si :-)


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