Les magazines Géo [1] et Science et Vie [2] ont basculé dans la diffusion de nouvelles pseudo-archéologiques, usant de titres racoleurs. Au début de février 2026, les deux magazines ont diffusé l’article d’un ingénieur italien, Alberto Donini, prétendant que la pyramide de Khoufou, sur le plateau de Gîza, est bien plus ancienne que ce que les archéologues pensent. Dans cet article, l’ingénieur estime, en mettant en avant une méthode peu éprouvée, que la pyramide pourrait remonter à environ 23.000 BC [3]. Cet article non seulement est un preprint, mais il n’a fait l’objet d’aucune revue par les pairs. Ce n’est donc absolument pas un article scientifique. Et malgré cela, ces deux journaux ont repris à leur compte cette annonce fracassante. Comme ces derniers étaient réputés sérieux à une époque, leur plongée dans la désinformation et la post-vérité pose un sérieux problème, d’autant que cela forme un argument d’autorité.
Ce qui paraît le plus flagrant, c’est que les rédactions de Géo et de Science et Vie ont accrédité les informations issues d’un article pour le moins peu solide. Dans ce dernier, ce qui frappe en premier, c’est l’absence totale de références, de bibliographie et de sources. L’hypothèse de l’ingénieur italien se fonde sur la comparaison de l’érosion sur les pierres en dessous du parement (les backing stones) avec les pierres qui se trouvent à côté et qui sont restées à l’air libre, donc sujettes à l’érosion [4]. Il estime que le volume perdu doit être proportionnel au temps d’exposition, et que l’on peut calculer cette érosion, qu’il suppose être linéaire. Et pour qu’elle le soit, il faudrait que ses causes soient égales d’année en année, que les pierres aient toutes la même résistance à l’érosion et que leur durée d’exposition soit la même. Jamais l’auteur n’évoque ces trois conditions.
En revanche, dans les pages 5 et 6 de cet article, il évoque dix conditions qui, chacune d’elle, prise individuellement, rend l’hypothèse caduque. Par exemple, dans le point B, il prend comme hypothèse que les parements ont été enlevés il y a 675 ans, mais sans objectiver cette donnée ; cela pourrait être 750 ou 500 ans. Alberto Donini ne peut être certain de l’année « zéro » du début de l’érosion. Un autre exemple, le point E : dans ce point, l’auteur précise que les pluies acides, phénomène récent, peuvent potentiellement modifier le rythme de l’érosion, ce qui par essence rend l’idée d’une érosion linéaire improbable. Dernier exemple, le point L dans lequel l’auteur de l’article lui-même indique qu’il existe de nombreux facteurs non contrôlés qui peuvent altérer l’érosion. Ces trois exemples montrent que l’hypothèse présentée par l’ingénieur italien est d’emblée très faible.
De plus, l’auteur ne s’appuie sur aucune des données de datation connues, sur aucune étude géologique existante, ni sur aucun contexte.
On le voit, l’article lui-même est d’une très grande faiblesse scientifique. Ce qui étonne, dès lors, c’est que des magazines le reprennent tel quel, sans nuance, et le mettent en titre sur leur site Web au même titre qu’une nouvelle solide ou sérieuse.
Cela est lié à la dérive de ces journaux qui, aujourd’hui, essaient avant tout d’attirer le chaland par des titres racoleurs, au risque que ces derniers soient trompeurs.
Le magazine Science et Vie est né en 1913. Il a été un des journaux phares dans la diffusion et la vulgarisation des sciences, avec Je sais tout [5]. Mais, dans les années 2010, des rachats successifs ont transformé le journal. D’abord intégré au groupe italien Mondadori, il est racheté par Reworld en 2019. Comme l’indique cette tribune du journal Le Monde, ce rachat a provoqué une forte tension avec les journalistes de la rédaction, car le groupe n’a pas la même éthique. Il tend à produire du contenu sans s’appuyer sur une rédaction [6]. Ces conflits entraînent dans l’ensemble des journaux du groupe Reworld et chez Science et Vie en particulier, un départ des journalistes. De ce fait, sans rédaction, le journal a publié de plus en plus de contenus faux ou trompeurs, comme celui-ci.
Quant à Géo, il est difficile de suivre son évolution, mais il publie de plus en plus des « unes » et des titres trompeurs sur ses pages Web. Le journal présente ainsi, lui aussi, cet article pourtant scientifiquement faible, ainsi que l’hypothèse tout aussi faible de l’ascenseur hydraulique sous la pyramide du souverain Djoser à Saqqâra [7].
Ces journaux suivent une pente tragique, en préférant les contenus racoleurs à ceux sérieux. Cette tendance semble avoir pour objectif de créer du buzz.
Le problème, c’est que cette tendance désinforme et permet aux pseudo-archéologues de trouver les arguments d’autorité dont ils se servent.
Dans les heures qui ont suivi la publication du titre par le magazine Géo, les pseudo-archéologues se sont emparés de ces faits. C’est le cas de la plupart de ceux qui s’occupent des « mystères » de l’Égypte ancienne. Ainsi, Julie Couvreur, dont la chaîne compte plus de 200.000 abonnés et dont le sous-titre de la chaîne est « une autre réalité », saute sur l’occasion.
C’est aussi le cas de « BAM Investigations », la chaîne de Patrice Pouillard, qui a réalisé La Révélation des Pyramides. Dans un post, sa chaîne reprend les conclusions de l’article. Si on ne peut être certain que madame Couvreur ait lu l’article, on voit que l’équipe de BAM traduit la conclusion de l’article. On peut estimer que les deux reprennent à leur compte les résultats de cette étude préliminaire. Elle permet d’aller dans leur sens, celui de la remise en cause des conclusions de l’égyptologie.
C’est bien là que réside le danger de la reprise par Géo et par Science et Vie des conclusions plus que faibles de cet article.
Ainsi, une hypothèse peu solide prend une importance et une diffusion plus importante qu’elle devrait avoir, avec l’aide volontaire de journaux dont l’objectif n’est que de brasser du vide. Elle donne en plus un argument d’autorité aux pseudo-archéologues, qui acceptent cette hypothèse, car elle devient pour eux une confirmation de leurs intuitions, même si l’étude elle-même est peu solide. Mais, cela leur donne le vernis dont ils ont besoin.

