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Le "rapport de fouilles" 2006
Article mis en ligne le 13 juin 2007

par Irna

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Un des reproches faits par les institutions scientifiques de Bosnie à la Fondation de M. Osmanagic est l’absence totale de documentation scientifique sur les "fouilles" réalisées en 2006 (voir par exemple l’opinion sur ce point de l’Académie des Sciences de Bosnie, qui estime que cette absence rend impossible toute évaluation sérieuse du projet) ; M. Osmanagic et son équipe se défendent (par exemple dans ce texte (bs) [1] qui est une réponse au courrier très critique du Ministre de la Culture Gavrilo Grahovac) en expliquant
- que des milliers de photos sont visibles sur le site de la Fondation - vrai, mais des photos et des vidéos n’ont pas grand chose à voir avec un rapport scientifique
- et qu’un rapport de fouilles sur les travaux de 2006 a été publié en février 2007.
Ce "rapport de fouilles", intitulé "Rapport sur le programme de recherches pour l’année 2006", existe effectivement, et peut être téléchargé sur le site (bs) de la Fondation ou ci-dessous. Reste à savoir quel est le contenu réel de ce "rapport".

Rapport de fouilles 2006
Téléchargé le 13 mars 2007

150 000 heures pour 31 pages ?

Notons tout d’abord que sur les 63 pages du rapport, 32 ne contiennent que des photos ou des scans de divers documents ; 31 pages de texte (dont une bonne partie consiste en remerciements, index, liste de destinataires...), c’est peu pour un chantier de cette ampleur, dont M. Osmanagic dit qu’il a représenté 150 000 heures de travail sur 39 sondages différents, occupant, sans parler des volontaires et des scientifiques étrangers, 60 salariés durant la saison 2006.

Après 7 pages de généralités, remerciements et sommaire, on arrive à la page 8, qui résume les évènements de l’année 2005 : "découverte" de la première pyramide par M. Osmanagic, premiers sondages géologiques et conclusions qu’en ont tirées M. Osmanagic et sa géologue attitrée de l’époque Nadija Nukic ; les pages suivantes n’apportent absolument aucun élément nouveau, puisqu’il s’agit d’un vague résumé de ce que j’ai appelé les "preuves préalables" de M. Osmanagic, sondages géologiques, analyses satellite, analyse "géodésique" [2]. Aucun de ces éléments, que j’ai déjà analysés l’année dernière dans cette rubrique, n’offre la moindre valeur en tant que preuve ou même argument scientifique en faveur de l’hypothèse de M. Osmanagic.

3000 kg d’échantillons...

Les pages 12 et 13 résument ce qu’était le projet de recherche pour les premières années, puis la page 14 revient sur les différents forages réalisés en 2005 et 2006 sur Visocica et Pljesevica, dont certains sont allés jusqu’à 200 mètres de profondeur et qui ont donné, nous dit-on, pas moins de "3000 kg" de cailloux qu’il va falloir "analyser". Là intervient un premier exemple d’une méthode qu’on retrouvera souvent dans ce rapport et d’autres documents de la Fondation : un long paragraphe fait la liste de toutes les analyses possibles et imaginables qu’on peut pratiquer, noyant le lecteur profane sous une avalanche de mots scientifiques impressionnants ("analyses minéralo-pétrographiques, sédimentologiques, aux rayons X, thermiques différentielles, thermogravimétriques, ensuite analyses de l’âge par la méthode des isotopes radioactifs du carbone, de l’oxygène, du potassium-argon, du rubidium-strontium, puis micro- et macro- analyses paléontologiques, analyses chimiques, géochimiques et autres analyses, à côté d’analyses physico-mécaniques et géomécaniques...") clairement destinés à donner l’illusion de la scientificité - ce que les scientifiques du Musée de Sarajevo appelaient "jeter de la poudre aux yeux"...

Plans et relevés

On en arrive enfin, à la fin de la page 14, aux fouilles pratiquées en 2006. On attendrait d’un rapport de fouilles qu’il présente un relevé précis des zones fouillées ; voici ce que le "rapport" de la Fondation propose en guise de plan des fouilles :

"Pyramide du Soleil"
"Pyramid of the Sun" - Source
"Pyramide de la Lune"
"Pyramid of the Moon" - Source

Si vous n’avez jamais eu l’occasion de voir un plan de fouilles archéologiques, voici un exemple de plan des fouilles réalisées sur l’oppidum celtique du Mont Vully en Suisse :

Source

et le relevé détaillé d’un secteur :

Source

ou bien le plan des fouilles d’une tuilerie gallo-romaine à Moissey en France :

Source

La comparaison se passe de commentaire... Non seulement ce "rapport" ne contient aucun relevé d’aucune partie des fouilles, mais la Fondation n’en a jamais publié ailleurs.

Des "conclusions scientifiques" murmurées, mais jamais écrites

Pas de relevés, pas de photographies non plus des différents sondages réalisés, seuls quelques uns sont montrés au milieu de photos dont on se demande bien quel peut être leur intérêt dans un travail scientifique, comme celle-ci :

Source

Alors que les légendes des photos des sondages de Visocica (photos 11, 13 et 14) évoquent tantôt des dalles de "brèche" tantôt des dalles de grès, le texte, lui, affirme que les photos montrent qu’on a affaire à "une surface bétonnée". Quelles preuves, quels arguments scientifiques le "rapport" présente-t-il en faveur de cette hypothèse de gigantesques dalles de béton ? Je cite :


"A peine arrivé de son voyage, le Dr Barakat s’est rendu à l’aube du 28 avril 2006, en compagnie du Professeur Muris Osmanagic, sur la pyramide du Soleil, et il s’est surtout concentré sur le sondage S-4C. Après avoir observé attentivement sous tous les angles, et tapoté la surface des blocs mégalithiques de brèche avec son petit marteau, il a murmuré doucement : ’Ce sont des blocs de béton coulé, identiques à ceux des pyramides égyptiennes de Gizeh’."

Faudra-t-il appeler le Dr Barakat "l’homme qui murmurait à l’oreille des pseudo-scientifiques" ? En tout cas, les murmures du bon Docteur n’ont jamais été étayés par le moindre écrit ; après avoir passé plus de 40 jours à Visoko en 2006, et alors qu’il est systématiquement utilisé, avec quelques autres, comme caution scientifique par M. Osmanagic, on n’a jamais vu la moindre ébauche de rapport, de conclusions scientifiques, de la plume de M. Barakat [3]. Pourquoi M. Barakat ne met-il pas par écrit ses conclusions scientifiques, au lieu de les murmurer ? ou, s’il l’a fait, pourquoi la Fondation ne les publie-t-elle pas ?

Des semaines de fouille minutieuse...

La page 16, et les photos 16 à 20, sont consacrées à la "pyramide de la Lune" ; on y retrouve, sans plus de preuves et d’argumentation que d’habitude, les mêmes affirmations assenées depuis un an pour tenter de faire passer les phénomènes géologiques de Pljesevica pour des "dallages", "mosaïques", "marches" etc. (voir ici pour l’explication de ces phénomènes). Est mentionnée en passant l’existence d’un mur "sur lequel tous les archéologues et géologues [...] s’accordent pour dire qu’il doit être d’origine humaine". Effectivement, il y a bien sur Pljesevica une structure rectangulaire (voir ici) ; le rapport confirme que "l’archéologue grecque Nancy Gallou a longtemps et soigneusement travaillé" sur cette structure durant les mois d’été 2006, mais le résultat de ce travail n’est nulle part mentionné ! Comment imaginer qu’une archéologue professionnelle ait pu fouiller pendant des semaines cette structure, et qu’il n’y ait rien à publier, pas un rapport, pas un relevé [4], pas même quelques conclusions rapides ? C’est le seul artefact découvert durant toute l’année 2006, et la Fondation n’a rien de plus à en dire ? Soit on a affaire à une totale incompétence, soit les conclusions de l’archéologue en question ne "collaient" pas avec les théories de M. Osmanagic, et l’absence de ses conclusions dans ce "rapport" ne peut que confirmer les soupçons de dissimulation qui pèsent sur la Fondation [5].

Vache sacrée et pied à 10 doigts

Passons sur les déclarations du Professeur égyptien Mohamed Ibrahim Aly, qui, pas plus que son collègue le Dr Barakat, n’a jamais fourni autre chose que de vagues déclarations générales reprises par la presse locale, et nous en arrivons, page 17, au troisième site fouillé en 2006, celui de la colline de Toprakalija près de Vratnica (photos n° 21 à 24). Là encore, le seul "argument" fourni en faveur de l’origine artificielle de la colline est une photo de blocs de grès ; le rapport y ajoute deux photos d’"artefacts" trouvés près du site. Le premier est une "sculpture monumentale" :

Source

dont on nous dit qu’elle représente une vache ; et le "rapport" précise que la vache "était un animal sacré pour tous les peuples païens" et qu’elle l’est encore en Inde. Le deuxième artefact :

Source

représenterait, lui, "un pied humain à deux faces", qui correspondrait à une "chaussure masculine de pointure 45" [6] ; le rapport avance l’hypothèse (appuyée sur l’existence de "doigts de pied" à chaque extrémité garantissant qu’il était impossible de raccourcir ce pied sans qu’on s’en aperçoive) que ce "pied" de grès aurait pu servir d’étalon pour les mesures de distances, et qu’il serait donc l’ancêtre du pied romain, du pied médiéval et de l’actuel pied anglais...

Analyses de laboratoires

Les pages 18 à 21 présentent les résultats de deux analyses d’échantillons de grès et conglomérats pris sur les deux collines de Visocica et Pljesevica. La première analyse mentionnée est celle, déjà largement commentée ici, de l’Institut de Génie Civil (GIT) de Tuzla, et ce rapport continue à faire dire à cette analyse toutes sortes de choses qu’elle ne dit pas. Le seul document fourni est un scan d’une des pages envoyées par le GIT en juillet 2006 en guise de "résultats préliminaires" ; il est donc évident maintenant que le GIT n’a jamais fourni de rapport définitif, et que le seul document sur lequel la Fondation s’appuie est cette série de résultats préliminaires décrits dans cet article. Or, quoi que les ingénieurs du GIT aient pu dire oralement à M. Osmanagic, leurs résultats préliminaires écrits ne montrent ni l’existence de "matériau de construction" ou de "béton de type MB60 qui n’existe pas dans la nature", ni de similitude entre les "matériaux connectifs" des différents sites. On trouve d’ailleurs ici un exemple flagrant de désinformation dans ce rapport à propos de ce "ciment" liant les différents blocs : le rapport affirme que l’analyse en laboratoire (par titrage) montre une proportion de 76,77 % de CaCO3 pour un échantillon de la "pyramide de la Lune", et que "un pourcentage très proche de carbonate de calcium a été trouvé dans les échantillons pris sur la pyramide du Soleil et sur Toprakalija". Or, les chiffres du GIT (publiés sur le site de la Fondation (bs) elle-même) donnent, pour les deux autres analyses réalisées par titrage pour des échantillons de Visocica, des valeurs de 40,36 % et 97,64 % !!!

La deuxième analyse a été réalisée par une société allemande (LGA Bautechnik GmbH). Elle porte d’abord sur les caractéristiques mécaniques de deux échantillons provenant des deux "pyramides" : tous deux offrent des valeurs de résistance à la pression proches, de l’ordre de 49 MN/m2 ou MPa, ce qui, contrairement à ce qu’affirme le rapport de la Fondation, n’a absolument rien d’extraordinaire. Ont également été recherchées les compositions chimiques de 5 échantillons par analyse EDX (ou EDS : Energy Dispersive X-ray Spectroscopy) ; pour une fois, on ne pourra pas accuser la Fondation de rétention d’information, puisqu’elle fournit dans son rapport les spectres issus de cette analyse (figures 25 à 29), il y a juste un petit problème, c’est qu’elle oublie de préciser l’origine des échantillons pour lesquels on n’a qu’un numéro, on ne sait même pas lesquels viennent de Visocica et lesquels de Pljesevica ! On ne sait pas non plus ce qui a été analysé exactement : dans la mesure où on a affaire à des roches détritiques, a-t-on analysé les fragments qui les composent, le ciment qui lie ces fragments, les deux à la fois ? Bref, la publication de ces spectres est encore de la "poudre aux yeux" : tout ce qu’ils nous apprennent, c’est que les 5 échantillons ont une teneur élevée en carbonates, contiennent tous à des degrés divers des traces de fer, et, pour deux d’entre eux (les n° 2 et 5), une proportion plus élevée de silice. Rien qui permette la moindre conclusion d’ordre archéologique.

Dragon à trois têtes et proto-alphabet

Les pages 22 et 23 sont consacrées aux deux tunnels et à leur "reconstruction". On y apprend, au milieu d’informations techniques sur la "reconstruction" des tunnels, que le tunnel dit "KTK" a livré deux "artefacts", un "dragon à trois têtes" :

Source

et une "idole inconnue" :

Source

trouvée d’ailleurs non dans le tunnel mais au bord de la rivière en contrebas de l’ouverture de celui-ci. On s’aperçoit également, à la lecture du paragraphe sur le tunnel de Ravne, que M. Muris Osmanagic, auteur d’une série d’études sur ce tunnel et le mystérieux "proto-alphabet" qu’il est censé contenir, a enfin trouvé le temps de lire la notice de la carte géologique de la région de Visoko, puisqu’au lieu de qualifier le conglomérat miocène dans lequel le tunnel est taillé de "brèche marine", il parle maintenant de "brèche marine/lacustre" - ce qui ne veut pas dire grand-chose, mais est déjà un peu plus conforme à la réalité géologique, puisque ce conglomérat s’est effectivement déposé en milieu lacustre, voir ici.

Le "proto-alphabet de Visoko" n’est bien sûr pas oublié dans ce "rapport", avec la liste de 51 signes prétendument identifiés par M. Osmanagic père sur un "mégalithe". On peut remarquer cependant que, pas plus que dans les documents précédents sur le sujet, la Fondation ne daigne nous montrer les photographies de ces 51 symboles : nous avons toujours droit à la même "vue artistique" du mégalithe et des symboles dessinée par M. Osmanagic père (figure 37), et aux mêmes éternelles photos sur lesquelles apparaissent les mêmes deux ou trois symboles. Que la Fondation n’ait toujours pas trouvé le temps ou les moyens, depuis un an que ce "mégalithe" a été découvert, de faire faire des photos de chacun des symboles, voilà qui en dit long, soit sur l’incompétence de l’équipe, soit sur la réalité de leur existence...

Ce qui n’empêche pas le rapport de proposer une interprétation grâce à l’inestimable apport de M. Paulo Stekel, "chercheur indépendant" brésilien. M. Stekel est un écrivain, et spécialiste auto-proclamé de "hiérolinguistique", discipline consacrée à "l’étude des langages sacrés" dont il est l’inventeur - et unique pratiquant. Il est également l’auteur d’un des multiples déchiffrements des tablettes de Glozel (fr) [7]. L’interprétation conjointe de MM. Stekel et Osmanagic père, qui veut faire du "proto-alphabet de Visoko" l’ancêtre de "l’alphabet de Glozel" comme de tous les alphabets "européens et mondiaux", n’aurait besoin que de deux petites choses pour qu’on puisse lui prêter un début de validité :
- que l’existence du "proto-alphabet de Visoko" ait une quelconque réalité
- et que l’âge et l’origine des inscriptions de Glozel ne soient pas si douteux...

Encore un peu de poudre aux yeux

La dernière partie du "rapport" sur l’année 2006, de la page 26 à la page 29 (les pages 30 et 31 ne comportant qu’un résumé des projets pour l’année suivante et la liste des destinataires du "rapport"), est un sommet dans l’art d’épater le profane. Elle est consacrée à des séries de mesures, sismométriques par une équipe de la Faculté des Mines et de Géologie de Belgrade, géoradar par la société allemande LGA Bautechnik GmbH déjà citée plus haut. Dans les deux cas, l’essentiel du texte consiste en détails et précisions techniques sans grand intérêt sur les modalités de l’étude (surfaces couvertes, nombre de jours de recherche, temps qu’il faisait ces jours-là, nombre de techniciens à l’oeuvre, nombre de points de mesure...). Les documents fournis sont en grande partie des photos prises par M. Muris Osmanagic pendant l’étude sur le terrain qui ne peuvent rien nous apprendre ; les seuls documents émanant de LGA Bautechnik proviennent d’un rapport préliminaire et sont donnés sans aucun commentaire des auteurs du rapport. Un radargramme ou des mesures sismométriques de réfraction sont absolument incompréhensibles pour le commun des mortels : ils n’ont d’intérêt qu’analysés et interprétés par des spécialistes. Or la Fondation n’a jamais publié les rapports, ni des spécialistes serbes ni des spécialistes allemands. Quel est l’intérêt de publier ces documents, non interprétés, dans ce "rapport de fouilles", à part impressionner les lecteurs profanes, à commencer par les nombreux hommes politiques et journalistes à qui ce rapport a été envoyé ?

Dans "l’étude" de 60 pages (bs) envoyée en "réponse" au Ministre de la Culture suite à son refus d’autoriser les fouilles sur Visocica, l’étude allemande est à nouveau mentionnée [8], et les scans de 4 pages du rapport sont fournis : trois consistent à nouveau en photos sans commentaire, la dernière est une conclusion très générale sur l’existence "d’inhomogénéités" souterraines, qui ont permis, pour certaines zones qui pouvaient pourtant "paraître intéressantes" pour des fouilles, de conclure, en l’absence de ces inhomogénéités, à l’absence d’utilité des fouilles, et de sélectionner les zones où les anomalies présentes pourraient rendre les fouilles intéressantes - mais la Fondation ne fournit pas de carte de ces zones. C’est tout ce qu’on apprendra de ces coûteuses [9] investigations : que les trois zones étudiées, Visocica, Pljesevica et Vratnica, présentent des "anomalies" et "inhomogénéités". Rappelons qu’il peut exister toutes sortes d’anomalies et inhomogénéités naturelles (liées à des failles, des joints de stratification, des variations de composition de la roche, des cavités naturelles...), et que les techniques géophysiques, si elles peuvent être une aide précieuse à la prospection archéologique et à l’étude de structures enfouies, ne peuvent pas fournir à elles seules de preuves de l’existence d’une structure.

Vérification internationale

Enfin, pour conclure avec éclat ce "rapport" qui est tout sauf un rapport de fouilles, la Fondation n’a rien trouvé de plus définitif que ce document :

Source

pompeusement intitulé "vérification internationale"...


Rapport de fouilles 2006
Téléchargé le 13 mars 2007
Réponse de la Fondation au ministre Grahovac
Téléchargé le 8 juin 2007