Oleg et les Cathédrales – 1 : la fausse hypothèse des vikings en Amérique
Article mis en ligne le 1er novembre 2022

par Alexis Seydoux

Nous avons vu dans l’introduction qu’Oleg de Normandie met en avant une hypothèse qui combine le développement d’une civilisation viking en Amérique, et l’exploitation des mines d’or et d’argent. Ce sont ces mines qui, par le truchement des Templiers, financent la construction des cathédrales gothiques. On a vu également que notre chercheur normand ne s’appuie sur aucune source, mais sur quelques auteurs dont aucun n’est un historien (voir article précédent).

Dans cet article, nous allons nous concentrer sur l’hypothèse émise par Oleg de Normandie. Résumons l’hypothèse : dans la deuxième moitié du Xe siècle, un groupe de vikings, conduit par un certain Ullmann, aurait atteint l’Amérique centrale ; il serait resté une vingtaine d’années et serait revenu en Europe connaissant les mines d’or et d’argent, situées dans les Andes et dans le bassin amazonien. Ces mines auraient été exploitées dans un premier temps par les vikings, puis dans un second par les Templiers, permettant la construction des cathédrales. Dans ce premier article, d’une série de trois, nous allons examiner la première partie de cette hypothèse : la présence des vikings en Amérique.

Le terme de viking est employé ici de manière générique pour désigner les Scandinaves. C’est en soit une erreur, car le terme ne désigne jamais une population, mais un état. Dans un autre article, nous avions donné une définition de ce terme : le terme de vikingr en norvégien de l’ouest désigne un pirate ou un voleur [1]. Il désigne aussi un raider qui attaque par la mer [2]. Nous emploierons pour notre part le terme de Scandinaves, car les propos de l’auteur indiquent essentiellement l’origine de personnes du monde scandinave.

De même, on parle ici de découverte de l’Amérique. Ce terme n’est plus admis par les historiens, que ce soit pour les Scandinaves comme pour les Espagnols sous la conduite de Christophe Colomb. En effet, l’Amérique a été « découverte » par les hommes depuis qu’ils l’occupent, c’est-à-dire au Paléolithique supérieur et au moins à partir de la fin de la dernière glaciation [3]. Nous préférons le terme de premier contact entre Européens et les Amériques. Enfin, nous parlons de Mésoamérique et d’Amérique andine. Le premier terme désigne les cultures d’Amérique centrale qui se développent entre 3000 avant notre ère et le contact avec les Européens [4]. Le terme d’andin renvoie aux cultures qui se développent en Amérique du Sud, dans les Andes, à peu près aux mêmes périodes [5].

Des sources nous permettent de savoir que des Scandinaves ont en effet atteint l’Amérique au tournant du Xe et du XIe siècle [6]. Elles sont à la fois écrites, les chroniques et les sagas, mais également matérielles, les fouilles archéologiques. Deux sagas, la Saga des Groenlandais et la Saga d’Éric le Rouge, nous offrent des récits de ces voyages et de ces contacts des Scandinaves en Amérique du Nord [7]. Quant aux restes archéologiques, ils attestent d’installations et de contacts entre les Scandinaves et les populations de ces régions, ainsi que d’un établissement scandinave en Amérique du Nord [8]. Ces installations datent selon les analyses C14 des années 980 à 1030 [9], et selon une étude dendrochronologique de 1021 [10] ; elles ne se sont pas maintenues [11]. Ainsi, que des Scandinaves aient atteint l’Amérique du Nord n’est pas une nouveauté. La nouveauté apportée par Oleg de Normandie, c’est que les Scandinaves auraient atteint l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud, et s’y seraient maintenus pendant près de 300 ans, apportant la civilisation et exploitant des mines d’or et d’argent. Nous devons examiner cette hypothèse, expliquée dans une vidéo passée sur YouTube sur sa chaîne et en partie reprise dans son ouvrage, Notre Dame d’Odin [12]. Si les vikings ne sont pas installés en Amérique du Sud, cela veut dire qu’ils n’ont pas exploité les mines d’or et d’argent d’Amérique du Sud, que les Templiers n’ont pas importé cet argent, et que donc, ils n’ont pu financer les cathédrales.

L’hypothèse d’Oleg de Normandie peut-elle être considérée comme crédible et solide ?

Nous verrons d’abord que l’hypothèse supposément découverte par Oleg de Normandie est en réalité une reprise ancienne, puis que l’exploitation des mines d’argent et d’or du Pérou et du Brésil ne semble pas solide, et enfin que les sources mises en avant par Oleg de Normandie sont au mieux, fragiles, au pire, bidonnées.

L’hypothèse de la conquête de l’Amérique du Sud par les vikings

Oleg de Normandie reprend l’idée que ce sont les vikings qui ont « découvert » l’Amérique [13]. Comme nous l’avons vu plus haut, cette hypothèse est admise par les historiens, car elle repose sur des sources écrites et matérielles. Le point nouveau mis en avant par Oleg de Normandie, c’est que les Scandinaves ont découvert l’Amérique du Sud et s’y sont installés durablement. L’auteur estime que cette « vérité » est occultée par les chercheurs, y voyant ainsi un complot [14].

En réalité, Oleg de Normandie reprend ici les positions de Jacques de Mahieu, professeur à l’Université de Buenos Aires [15]. Jacques de Mahieu, dont nous rappelons qu’il s’est installé dans l’Argentine péroniste à partir de 1944, reprend lui-même une hypothèse plus ancienne, celle d’Edmund Kiss (1886-1960), qui la met en avant dans les années 1930 [16], idée qu’il emprunte lui-même à Arthur Posnanski (1873-1946) [17]. Ce dernier estime qu’il existe deux races en Amérique : les indigènes et des civilisateurs qui ont bâti la cité de Tiwanaku [18]. Ces hypothèses sont émises à une époque où la théorie centrale de la recherche est l’archéologie culturelle – chaque culture est portée par un peuple, le tout avec une vision très européocentriste [19]. Donc, Jacques de Mahieu reprend dans les années 1970 l’hypothèse d’une arrivée de Scandinaves en Amérique.

Elle est considérée par Oleg de Normandie comme exacte et serait même reconnue par les historiens [20]. C’est aussi ce qu’affirme Thierry Wirth : « Tous les historiens se rangent derrière les conclusions de Jacques de Mahieu : à la même époque, les Templiers, qui connaissaient l’Amérique comme le prouve ce sceau, et qui possèdent sur l’Atlantique un port inexplicable, inondent l’Europe d’une monnaie d’argent dont l’origine est toujours restée mystérieuse, mais qu’en Normandie, la tradition populaire situe outre-océan » [21]. Avant d’examiner l’hypothèse, reprenons l’affirmation de monsieur Wirth sur les hypothèses de monsieur Mahieu : sont-elles acceptées par les historiens ? La réponse est non. Aucun spécialiste des mondes américains ne reprend l’idée que les vikings aient pu dépasser Terre Neuve [22]. De plus, l’idée de Jacques de Mahieu, c’est que les vikings ont traversé l’Atlantique central pour atteindre la Mésoamérique ; là aussi, les spécialistes des mondes Atlantiques indiquent bien que les vikings n’ont pas traversé l’Atlantique central, mais ont mené une progression d’île en île à partir de l’Irlande, des îles Féroé ou des Orcades, par l’Islande et le Groenland [23]. Mais, pour Jacques de Mahieu, le voyage des Scandinaves aurait été possible grâce à la connaissance de la traversée de l’Atlantique effectuée par des religieux irlandais, des papas, qui aurait repris le parcours de saint Brandan (connu en irlandais sous le nom de saint Brendan). Le récit est mythique, comme le montre une étude soigneuse de ce texte [24].

Jacques de Mahieu raconte ainsi que le jarl Ullmann aurait débarqué en 967 en Amérique, puis serait monté sur le plateau de l’Anahuac – aujourd’hui le plateau de Mexico mais pour les Mésoaméricains l’ensemble du monde, se serait imposé aux Toltèques dont il était devenu roi [25]. Il y aurait été reconnu comme le dieu blanc et barbu, Quetzalcoatl [26] et y aurait été souverain pendant vingt ans, permettant de leur transmettre des connaissances [27]. Est-ce que des sources sur la cité de Tula confirment cela ? Tula est situé à quatre-vingt-cinq kilomètres au nord de Teotihuacan. Les premières fouilles ont été engagées au début du XIXe siècle, par un explorateur français, mais elles sont de piètre qualité [28]. Il n’y a eu aucune recherche sur ce site avant les années 1940, avant qu’une équipe américaine note la ressemblance entre certains décors de Chichen Itza, dans le Yucatan, et ceux de Tula [29]. De grandes fouilles sont alors effectuées dans les années 1940 et 1950 ; elles ont permis de comprendre le site de Tula et de restaurer une partie de ses structures [30].

Est-ce que ces études ont permis de montrer, comme le prétend Jacques de Mahieu, que le chef scandinave Ullman est devenu roi de Tula ? La réponse est non : aucune donnée archéologique ne permet de confirmer la présence d’une élite scandinave sur ce site dans la deuxième moitié du Xe siècle. Rien non plus permettant de penser que ces Scandinaves, censés avoir apporté la civilisation, ont occupé le site. Un exemple : les Scandinaves sont connus pour leur maîtrise de la métallurgie du fer ; il n’y en a aucune sur le site de Tula.
Quant à Ullman, est-il reconnu dans les textes scandinaves ? Non plus. Ullmann n’est connu dans aucune saga ou aucun texte. Son identification par Jacques de Mahieu repose essentiellement sur l’onomastique [31]. Il en fait un Danois du sud, de la région du Schleswig, se fondant sur son nom [32]. Les études sur les expéditions vikings de la fin du VIIIe siècle au milieu du XIe siècle mettent en avant que les Danois ne sont pas les promoteurs des navigations au long cours et qu’ils opèrent plutôt sur le continent européen. Lucien Musset montre que les Norvégiens se lancent en mer du Nord et prennent le contrôle des îles Orcades, des Féroé, de l’Islande, du Groenland avant de toucher le continent américain, tandis que les Danois attaquent le sud de l’Angleterre et les côtes de l’Europe de l’Ouest ; les Suédois ouvrent des routes vers l’est, dans les steppes russes [33]. Si cette idée demande à être nuancée, il apparaît tout de même difficile qu’un Danois du Schleswig soit le moteur avec ses hommes de la plus grande traversée du Xe siècle [34].

En réalité, Jacques de Mahieu ne fait que rapprocher Ullman de la tradition nahuatl de Quetzalcóatl [35], celle rapportée par le chroniqueur espagnol Sahagun [36]. Il reprend aussi l’hypothèse, qui a encore cours dans les années 1970, de la prise de contrôle, voire de la conquête des terres mayas par les Toltèques [37]. Pour Jacques de Mahieu, Ullman est le Quetzalcoatl des terres du nord, lié aux vikings, dont les « prêtres savants furent divinisés plus tard dans la religion » [38]. Cela ne repose sur aucune source, sinon l’imagination et le racialisme de Jacques de Mahieu. Mais Oleg de Normandie prend cela pour argent comptant.

Jacques de Mahieu poursuit son récit en expliquant que Ullman aurait lancé une expédition dans le Yucatan et fondé Chichen Itza vers 987 [39]. Essayons encore de voir par rapport aux données archéologiques sur le site de Chichen Itza, laissant le nom de Kukulkan [40]. Ce site est situé au nord du Yucatan. Les premières constructions datent du début du IXe siècle [41]. Selon Jacques de Mahieu, Ullman/Quetzalcoatl/Kulkulkan développe la ville. Mais aucune trace n’a été découverte d’une accélération des constructions vers la fin du IXe siècle. Comme à Tula, aucun signe ou lien avec la Scandinavie n’a été découvert. De plus, les études montrent clairement que le site de Chichen Itza connaît un développement entre 1050 et 1200, soit après le départ présumé d’Ullman [42]. Sur le site, aucune trace des Scandinaves, pas de bâtiments caractéristiques, comme des halls, pas d’objets spécifiques du monde du nord. La seule ressemblance qu’ils évoquent, ce sont des runes. Nous y reviendrons.

Pour Jacques de Mahieu, la conquête par des Scandinaves ne fait aucun doute, car ces derniers apportent la civilisation aux sauvages d’Amérique centrale. Il s’inspire ici des théories raciales mise en avant par plusieurs auteurs allemands, notamment Hans Günther (1895-1968) [43], un des principaux idéologues de la race dans les mouvements Völkish des années 1920 et 1930 [44]. Ce dernier a publié en 1922 Rassenkunde des deutschen Volkes (Guide des races allemandes) [45], qui sert de référence dans les milieux racialistes allemands et inspire en partie les thèses racistes du parti National-Socialiste (NSDAP) [46]. Günther met en avant, dans un autre ouvrage, que toutes les races européennes sont mélangées. Ce qui les distingue, c’est le degré de mélange [47]. Néanmoins l’auteur développe les caractéristiques des « races nordiques », soulignant leur noblesse, leur inventivité et leur capacité naturelle à commander [48]. Ce sont ces caractéristiques que Jacques de Mahieu reprend à son compte lorsqu’il explique que les hommes autour d’Ullmann prennent le contrôle de Tula et fondent la puissance de Chichen Itza. Pour Jacques de Mahieu, c’est parce que ces Nordiques sont supérieurs aux indigènes qu’ils sont « naturellement » leurs chefs et qu’ils apportent les connaissances et la civilisation. Cette position est reprise en filigrane par Oleg de Normandie dans l’ensemble de ses films, montrant ainsi qu’il endosse des positions racistes et suprémacistes.

Ce sont aussi des raisons raciales qui poussent Ullman à quitter l’Amérique centrale pour descendre vers le sud. En effet, selon Jacques de Mahieu, de retour du Yucatan, il constate que ses compagnons se sont liés charnellement avec des indigènes, ce qui provoque sa colère. C’est le mélange des « races » qui pose des problèmes, question largement développée dans son ouvrage, Précis de biopolitique publié en 1969 [49]. Selon Jacques de Mahieu, la ségrégation est la solution tandis que le métissage entraine la dégénérescence des races [50]. Ullman quitte alors cette zone car « il ne put pas supporter le métissage d’une partie de ses compagnons, et il les abandonna à leur sort pour sauver la pureté de sang de ceux qui restaient fidèles à leur hérédité » [51]. Ceux qui sont restés forment ceux qui soutiennent Tezcatlipoca, un des lieutenants d’Ullman qui a épousé une femme indigène [52].

Chronologie de l’installation des Scandinaves en Amérique selon Jacques de Mahieu.

Poursuivons l’hypothèse avancée par Jacques de Mahieu. Après avoir abandonné la Mésoamérique, les hommes du nord sous la conduite d’Ullman descendent vers le sud. Il atteint ce qui est aujourd’hui le Venezuela et devient le dieu blanc des Muyscas, sous le nom de Bochica [53]. De nouveau, le dieu est présenté comme un homme blanc et barbu [54]. Ainsi, Jacques de Mahieu indique « les peuples nahuas, c’est-à-dire en réalité leurs minorités blanches civilisatrices, étaient arrivés d’outre-océan » [55].

Jacques de Mahieu détaille ensuite avec minutie, mais sans jamais citer de source, l’arrivée de ces groupes scandinaves sur l’Altiplano. C’est alors un certain Heimlap qui commande le groupe de Scandinaves qui prend le contrôle de cette zone ; là encore, aucune source ne permet d’attester ce qu’affirme Jacques de Mahieu [56]. En revanche, l’auteur argentin souligne que le nom d’Heimlap est indubitablement scandinave. Ces hommes fondent le site de Tiwanaku, près du lac Titicaca [57]. Lui aussi devient la figure du dieu fondateur, Viracocha ou Huiracochas des Espagnols [58]. Cet empire dure près de deux siècles, avant qu’un tremblement de terre et une attaque des tribus indigènes mettent fin à l’empire de Tiwanaku. Selon Jacques de Mahieu, et épousant les hypothèses de Thor Heyerdhal, Viracocha quitte ensuite l’Amérique du Sud pour gagner l’île de Pâques [59]. Il serait aussi le fondateur de la dynastie Inca [60].

Donc, si on suit la chronologie ainsi mise en avant par Jacques de Mahieu, Heimlap serait parvenu dans les Andes vers 1050 et aurait développé un empire autour de la cité de Tiwanaku ; cet empire se serait effondré à la fin du XIIIe siècle, du fait d’un tremblement de terre et d’attaques de tribus locales. Oleg de Normandie endosse cette hypothèse, sans aucune vérification. Le problème, c’est que la civilisation de Tiwanaku se développe dès le Ve siècle, et s’effondre au XIIe siècle, une donnée archéologique qu’Oleg de Normandie feint d’ignorer ou a la paresse de vérifier [61].

L’hypothèse d’une prise de possession par les vikings de l’Amérique andine repose donc essentiellement sur la relecture des légendes sud-américaines et une lecture pour le moins hypo critique des données onomastiques.

Qu’en est-il des données archéologiques ? Et comment Oleg de Normandie confirme-t- ces données ?

Mais qui ne repose sur aucune donnée de terrain

De fait Oleg de Normandie reprend les hypothèses de Jacques de Mahieu, en y intégrant quelques différences afin de les intégrer à son idée d’une Normandie celtique libre. Nous verrons dans un article prochain l’histoire de la Normandie. Pour notre youtubeur, Ullmann effectue un voyage en Amérique du Sud de vingt ans et revient en Europe, c’est-à-dire en 987 [62]. Et c’est donc ce Ullman qui rapporte en Europe la connaissance des mines d’or et d’argent. Il écarte donc toutes les explications sur la conquête du plateau andin et de la prise de contrôle de Tiwanaku par les Scandinaves et les accepte d’emblée sans vérification.

Oleg de Normandie tente ensuite d’apporter des preuves concrètes de la présence des Scandinaves en Amérique du Sud. Pour cela, il dresse une liste de preuves archéologiques : les tapisseries d’Överhogdal (il parle de fresques tissées) [63], des symboles nordiques, essentiellement des swastika et des runes, ou encore des traditions sud-américaines qu’il associe à des mythes nordiques [64].

Commençons par les tapisseries d’Överhogdal. Ces dernières sont une des plus célèbres tapisseries scandinaves. Elles sont datées du XIe siècle, c’est-à-dire contemporaines ou proches de celle de Bayeux [65]. Elles représentent le monde scandinave avec ses animaux et ses forêts.

Dans une partie de la tapisserie, Oleg de Normandie veut nous faire croire qu’on trouve un lama, preuve de la venue des Scandinaves en Amérique du Sud. Ce qui distingue ces lamas, c’est leur cou long et large. Cette explication paraît faible, d’autant qu’une tapisserie, comme une mosaïque, du fait même de sa structure, ne présente pas les mêmes niveaux de détails qu’une miniature ou une peinture. De plus, on note la présence sur cette tapisserie de chevaux et de cerfs, animaux absents d’Amérique du Sud. Donc, soit la tapisserie représente la Scandinavie, mais on n’a jamais trouvé de lamas dans ces pays, soit elle représente les Andes, mais dans ce cas, comment expliquer la présence de chevaux et de cerfs ?

De plus, pourquoi n’y aurait-il pas des animaux plus symboliques des Andes comme des pumas ou des condors ? Par ailleurs, comme l’explique Anders Huldgard, cette tapisserie présente des éléments très clairs de christianisation, comme une représentation de la Jérusalem céleste [66]. On y trouve également une représentation de l’Apocalypse, combinant à la fois des éléments chrétiens, comme saint Michel, et des éléments des traditions scandinaves, comme Odin chevauchant Sleipnir. Certains analystes considère qu’il y a là un syncrétisme assimilant l’Apocalypse et le Ragnarok [67]. Rien dans cette tapisserie n’évoque donc l’Amérique andine.

Une autre preuve évoquée par Oleg de Normandie, c’est l’estoc germanique, mentionnée uniquement par Jacques de Mahieu [68]. Dans sa vidéo, Oleg de Normandie montre une image qui ne correspond pas à une épée viking, mais à une épée mérovingienne qui a été découverte en fouille sur le site de Saint-Dizier [69]. Rappelons que le terme d’estoc ne s’applique pas à une épée scandinave ; le terme adéquat est sver (qui donne plus tard sword en anglais) [70]. Notons qu’Oleg de Normandie ne vérifie pas les hypothèses ou les termes employés par Jacques de Mahieu, mais les plaque comme une vérité révélée. On est très loin d’un travail d’historien.

Cette épée aurait été découverte par monsieur Martin Juarez, que Jacques de Mahieu a rencontré en mai 1976 [71]. Le premier lui montre alors une arme d’acier trouvée sur le Cerro Velezco, au pied des Andes argentines, à quatorze kilomètres de la ville de la Rioja [72]. L’arme aurait été trouvée coincée dans les côtes d’un squelette. Jacques de Mahieu décrit une arme de 519 mm, avec une lame de 409 mm et une largeur de 10,8 mm. À première vue, il identifie cette arme comme espagnole, mais un examen attentif lui fait apercevoir des runes. Il se voit confier l’épée pour analyse plus poussée. Son analyse à Buenos Aires lui permet de percevoir dans cette arme des runes scandinaves ; il en conclut donc qu’il peut s’agir de la preuve de la venue des vikings dans les Andes : « Tout semble indiquer que l’arme est un estoc viking, ce que les Allemands appellent un stab, le premier objet précolombien en acier trouvé en Amérique du Sud. Faute d’une analyse métallographique, nous ne pouvons être plus affirmatifs » [73]. Notons que cette arme n’a jamais été montrée à personne, que nous ne savons pas où elle se trouve et qu’aucune contre-analyse n’a été effectuée. Présentée dans Les Templiers en Amérique, elle n’est référencé nulle part et personne ne peut mener une étude sur elle. On doit donc se demander s’il s’agit réellement d’une arme viking, voire si cette arme existe réellement.

Pour Oleg de Normandie, ce que l’on trouve de manière presque massive et qui montre le lien entre Scandinaves et l’Amérique du Sud, ce sont des runes [74]. Il ne s’agit pas ici de prendre chacune des runes et de montrer si elle a effectivement été inscrite ou pas comme une marque de la présence des Scandinaves. Oleg de Normandie ne nous montre jamais une inscription runique complète, mais juste des formes runiques présentes ça et là. Il entretient une confusion entre les runes et des décors qui peuvent prendre la forme des runes. Les runes sont un script utilisé pour noter les langues scandinaves. Il apparaît au Ier ou au IIe siècle de notre ère [75]. Le premier alphabet comprend vingt-quatre caractères ; au VIIIe siècle, il est réduit à seize caractères [76]. Le plus ancien système s’appelle le Futhark ; il commence par apparaître sur des bijoux et des armes [77].

Cette écriture sert en général pour des inscriptions courtes – un ou deux mots – souvent dédicatoires. Par la suite, les runes servent pour des inscriptions plus longues, souvent sur des pierres. La plus longue de ces inscriptions a été écrite vers 900. En revanche, on ne trouve pas de runes ou d’ensembles de runes à caractère décoratif, elles signifient toujours quelque chose. Les runes ne sont pas non plus inscrites isolément comme un symbole, comme si une civilisation laissait une lettre comme signe de son passage. Or, tout ce que nous montre Oleg, ce sont des décors qui ont plus ou moins la forme de runes, mais jamais une inscription runique complète. Le fait de ne pas trouver de phrase complète écrite en runes ne semble pas perturber notre chercheur en herbe. Ainsi, il nous présente une tête totonaque en nous montrant son décor avec ce qu’il appelle une rune ing [78]. Cela pose beaucoup de problèmes.

D’abord, la culture Totonaque n’est pas contemporaine de la présence supposée d’Ullmann en Mésoamérique. Selon Jacques de Mahieu et d’Oleg de Normandie, Ullmann, le « civilisateur » de l’Amérique, y est arrivé en 967. Et avant l’an 1000, Ullmann aurait quitté l’Amérique centrale, laissant certains de ses hommes dans la région de Tula. Or, on ne trouve pas de runes sur le site de Tula, mais, tout d’un coup, on trouve des runes chez les Totonaques, un peuple de la région du Golfe du Mexique. Le problème, c’est que la culture totonaque n’apparaît qu’au XVe siècle [79]. Ici, le décalage géographique et temporel est trop important pour expliquer un tel lien.

Oleg de Normandie met en avant une autre tradition totonaque, celle des voladores. Cette tradition consiste à installer à un poteau, en général un arbre fraîchement coupé dans la forêt, au centre de la place du village. Quatre hommes montent au sommet de ce poteau, et s’attachent par les jambes puis tournent treize fois autour de l’arbre. Ces treize tours correspondent aux treize ciels du monde totonaque. De plus, les quatre voladores exécutent chacun treize tours, soit un total de cinquante-deux, correspondant au cycle des cinquante-deux ans qui relie les deux calendriers mésoaméricains, celui de 260 jours et celui de 365 jours [80].

Pourtant, Oleg de Normandie lie cette cérémonie au mythe d’Odin, pendu pendant neuf nuits pour connaître le secret des runes [81]. La tradition mexicaine est connue et analysée – elle est inscrite sur la liste représentative du patrimoine culturel de l’Humanité depuis 2009 – et ne correspond en rien à la représentation de la légende odinienne. En effet, en volant ainsi, ils cherchent à imiter le vol des oiseaux, signe annonciateur de la pluie [82]. Alors que les voladores sont quatre, Odin est seul quand il se pend pendant neuf jours ; il ne tourne pas autour d’un poteau [83]. Oleg de Normandie invente donc un rapport entre deux traditions différentes, à deux époques différentes, et sur deux continents différents.

De toute façon, on ne s’étonne plus de rien, pas même des ignorances d’Oleg de Normandie, lorsqu’il explique que les Totonaques sont les cousins des Mayas [84]. Notre auteur aurait pu prendre un minimum de temps pour consulter, ne serait-ce que le Que sais-je ? sur la Mésoamérique, afin de ne pas faire cette erreur [85].

Un autre exemple, c’est ce qu’il appelle le Menhir d’Uxmal [86]. Rappelons juste que ni les Scandinaves, ni les Mayas – le site d’Uxmal est un site maya de la période classique – n’érigent de menhirs [87]. À la limite, on pourrait effectuer un parallèle entre les stèles érigées en zone maya et certaines stèles scandinaves, mais les premières sont sculptées et couvertes de glyphes représentant souvent des souverains mayas, tandis que les secondes comprennent des runes. Là encore, Oleg de Normandie invente des parallèles dont le moins que l’on puisse dire, c’est qu’ils ne reposent sur rien.

Pour finir, Oleg de Normandie prétend qu’il existe une similitude entre le portail de la cathédrale d’Amiens et la Porte du Soleil de Tiwanaku. Là encore, comment expliquer qu’Oleg de Normandie puisse estimer qu’il existe un tel lien entre Scandinaves et Andins ? Commençons par dire que la cathédrale d’Amiens ne se trouve pas en Normandie, mais en Picardie [88]. Ajoutons que lorsque les travaux commencent à Amiens, en 1220, le site de Tiwanaku a été abandonné depuis quelques temps. Donc, à moins de penser que ce sont des Andins qui sont venus construire la cathédrale d’Amiens, on ne voit pas comment les deux monuments pourraient être liés dans le temps et dans l’espace. Ajoutons que les deux portails n’ont absolument rien à voir.

Nous voyons donc que les parallèles mis en avant par Oleg de Normandie pour étayer les hypothèses de Jacques de Mahieu ne tiennent pas. Aussi, quand il affirme que les traditions inca et maya indiquent que ce sont des dieux blancs qui les ont civilisés, ou que des Scandinaves sont installés en Amérique du Sud, il ne s’appuie sur rien de réel [89]. Mieux, il est dans l’invention la plus totale, n’apportant aucune preuve tangible. On doit même ajouter que les exemples montrés ici par Oleg de Normandie sont le reflet de son incompétence et de son incapacité à mener des recherches.

Donc, nous le voyons encore une fois, Oleg de Normandie invente. Et ces inventions ont pour objectif de nous montrer que les vikings exploitaient des mines d’or et d’argent, métaux récupérés par les Templiers, pour financer la construction des cathédrales européennes.

Pour exploiter des mines d’argent et d’or – Tiwanaku

Nous devons donc savoir d’abord s’il existe des mines d’argent et d’or en Amérique et si elles sont exploitées de manière intensive avant l’arrivée des Espagnols, puis si c’est la source de l’afflux monétaire en Europe et enfin, si ce sont bien les Templiers qui ont exploité ces richesses.

Les mines d’argent du Pérou et du Brésil

Les vikings auraient exploité des mines d’or et d’argent au Pérou [90]. Selon Oleg de Normandie, tout cela est connu mais « on veut manifestement nous cacher que les vikings exploitaient les mines d’or et d’argent d’Amérique du Sud » [91]. Nous avons vu que rien n’est caché, car, en réalité les Scandinaves ne sont pas présents en Amérique du Sud et ne peuvent donc pas avoir exploité ces mines. Imaginons cependant que cela soit vrai et examinons cette hypothèse.

À leur arrivée dans les Andes, les Espagnols ont récupéré une masse importante de métaux précieux : dix tonnes d’or et soixante-dix tonnes d’argent [92]. Dès les années 1530, les Espagnols commencent à exploiter des mines d’argent, après la découverte de filons d’argent à Sultepec et à Zumpango [93]. De nombreuses mines sont ouvertes dans la seconde moitié du XVIe siècle, dont la célèbre mine de San-Luis de Potosi [94]. Dans l’Amérique andine, la région supposément occupée par les Scandinaves, des mines d’or et d’argent sont également exploitées. Les premières sont situées au Chili, assez loin de Tiwanaku, et sont exploitées dès 1541 [95]. En 1545, les Espagnols commencent à exploiter une mine d’argent à Potosi, dans les Andes [96].

Quel est l’état de l’exploitation des métaux précieux avant l’arrivée des Espagnols en Amérique ? Des études ont été menées sur les mines andines, notamment celles exploitées par les Incas. Des mines d’or et d’argent ont été exploitées par les Incas. Deux régions ont été étudiées dans le Collasuyo, celle de Carabaya et celle de Chuquiabo [97]. La première mine est située au nord du lac Titicaca et la seconde est située sur le site de l’actuelle La Paz. Ces deux mines sont les deux sur lesquelles nous avons des informations suffisantes. Elles sont exploitées au profit du pouvoir inca [98]. L’or est acheminé à Cuzco pour être confié aux orfèvres de la capitale inca [99]. Ces mines ne sont pas, pour l’essentiel, liées à l’exploitation de filons aurifères. En effet, les Incas exploitent plutôt l’or alluvial dans les rivières aurifères en détournant le cours et en lavant la terre aurifère dans des batées, c’est-à-dire des récipients assez plats ou dans des canaux qui détournent l’eau [100]. C’est notamment le cas à Carabaya, où des canaux sont construits. Le mélange de terre aurifère y est déposé et l’eau emporte la terre ; l’or est plus dense et se dépose sur les dalles [101]. Cette terre est extraite de galeries peu profondes, qui se trouvent à flanc de vallée, la plus profonde n’ayant qu’une trentaine de mètres de profondeur. Donc, il existe bien une exploitation de l’or dans le monde inca. Elle n’est pas très sophistiquée, mais permet d’extraire une bonne quantité d’or.

Mais est-ce que ces mines étaient déjà exploitées à l’époque où les Scandinaves sont censés tenir la cité de Tiwanaku ? Est-ce que ces mines étaient déjà exploitées au XIe et au XIIe siècle ? On a découvert des objets en or sur le site de Tiwanaku [102]. Mais, comme l’explique Jean Berthelot, les mines qu’il a étudiées n’ont pas été exploitées avant la seconde moitié du XVe siècle [103]. Il faut donc montrer qu’il existe des mines exploitées au XIIe siècle. Les études sur Tiwanaku montrent que s’il existe des restes d’or sur le site ou dans les environs [104], il n’y a pas la même quantité d’or que lors de la période inca. De plus, les habitants de Tiwanaku n’exploitent pas de grandes mines comme les Incas le font à partir du XVe siècle [105].

Donc, il est difficile de suivre l’affirmation de Jacques de Mahieu affirmant que les Andes sont de grands producteurs de métaux précieux au XIe et au XIIe siècles.

En revanche, il est vrai qu’il y a un afflux d’argent en Europe dès la fin du Xe siècle.

D’où viennent les métaux précieux au Moyen âge

À partir de la fin du IXe siècle, on note de nouveau une croissance importante du nombre de monnaies d’argent. Pourrait-il s’agir de l’exploitation des mines d’argent du Pérou, comme l’affirme Oleg de Normandie ? Selon Oleg de Normandie, Ullmann revient en 987 en Normandie et apporte les connaissances de ces mines fabuleuses [106]. L’exploitation de ces mines commence réellement à partir des années 1020, ce qui correspondrait aux premières constructions en Normandie. Il faudrait une trentaine d’année pour que les Normands mettent en place l’exploitation des mines du Pérou [107].

Les historiens ont étudié depuis longtemps la provenance des métaux précieux qui circulent en Europe. Oleg de Normandie note qu’à partir du VIIe siècle, la circulation monétaire se raréfie, ce qui, pour une fois, est exact. À cette date, il n’y a plus de frappe de l’or en Europe, sauf en Espagne. Au VIIIe siècle, toutes les pièces frappées en Europe sont en argent, sauf de petites quantités d’or frappées en Italie, reliées au marché byzantin [108]. Quelques dinars, les pièces d’or du monde musulman, circulent en Europe du Nord ; elles sont issues du commerce de la Baltique, aux mains des Scandinaves. Les autres dinars ne circulent qu’en Méditerranée orientale, et servent dans le commerce musulman et byzantin [109].

Au début du Xe siècle, l’économie européenne retrouve une croissance plus soutenue [110]. Elle est portée notamment par des innovations techniques, comme la généralisation des moulins à eau en Europe de l’Ouest [111]. Elle entraîne une augmentation du commerce, notamment dans l’Italie du nord [112]. C’est le cas de Venise qui se tourne vers Byzance. D’autres villes font de même, Amalfi, Bari et Salerne dans le sud du pays [113]. Cette augmentation du commerce entraine une augmentation de la circulation monétaire.

Est-ce que cet argent provient d’Amérique du Sud comme le prétend Oleg de Normandie ? Nous l’avons vu plus haut, il n’y a pas de mines importantes dans les Andes exploitées à cette époque. En revanche, on note que dès le milieu du Xe siècle, avant la date supposée de l’afflux de l’argent américain, il existe un afflux important d’argent en Europe de l’Ouest. Il est lié à la mise en exploitation des nouvelles mines d’argent du massif du Harz, dans l’Allemagne actuelle [114]. La découverte de ce filon entraîne l’ouverture de très nombreux ateliers monétaires, notamment autour de Magdebourg [115]. Donc, si on a en effet une augmentation du volume monétaire à la fin du Xe siècle, elle ne serait pas liée à l’exploitation de mines outre-Atlantique, mais uniquement à de nouvelles exploitations de mines européennes. D’autant que si, dès 1040, les mines du Harz se tarissent, elles sont remplacées par de nouvelles mines dans la Forêt noire, qui alimentent le marché européen de l’argent pendant un siècle [116]. Elles sont ensuite remplacées par les mines de la Meuse, puis à la fin du XIIe siècle, par celles de Bohême et du Tyrol [117]. Au début du XIIIe siècle, les premières produisent vingt à vingt-cinq tonnes d’argent par an, tandis que les secondes produisent onze tonnes d’argent pas an [118]. D’autres mines sont encore ouvertes en Toscane à la même époque, puis au XIIIe siècle, de nouveau en Bohême. Il n’y a donc pas besoin de recourir à l’argent des Amériques pour expliquer l’augmentation de la circulation monétaire en Europe.

L’hypothèse mise en avant par Maurice Guignard sur la croissance monétaire normande et reprise sans vérification par notre auteur n’est donc pas valable. D’autant que selon notre auteur, l’argent arrivé d’Amérique est frappé en Normandie. S’il existe des ateliers monétaires en Normandie, ces derniers adoptent la frappe des pièces franques. Au Xe siècle, le duc de Normandie, Guillaume Longue Épée frappe des deniers d’argent avec son nom [119]. Le modèle employé n’est pas original : il ressemble aux deniers carolingiens dont il reprend le poids et le titre.

Avec l’afflux d’argent américain, les pièces frappées par l’atelier de Rouen, capitale du duché, devraient avoir un titre (la proportion de métal précieux) très élevé, proche des 100 %. Il n’en est rien ; les pièces frappées à Rouen dans la première moitié du XIe siècle, donc après l’arrivée du prétendu argent américain, ont un des titres les plus faibles de l’Europe de l’Ouest, avec environ 50 % à 65 % d’argent [120]. Par ailleurs, la monnaie qui est émise en Normandie n’est absolument pas propre à cette région. Si elle est frappée en Normandie, elle est en fait la copie de la monnaie angevine, conservant le poids titre des monnaies carolingiennes [121].

Rappelons également que l’hypothèse mise en avant par Oleg de Normandie, prise chez Jacques de Mahieu, c’est que ce seraient les Templiers qui émettent cette monnaie de Normandie. Or la frappe monétaire est aux mains des souverains. Cela permet, par exemple, à Philippe II Auguste de supprimer les ateliers normands après la prise de contrôle de la Normandie en 1204 [122]. Par ailleurs, si les Templiers gardent le trésor du roi, ils n’émettent pas de monnaie. Dès 1146, alors qu’il va partir pour la Seconde croisade, le roi Louis VII confie son trésor au Temple [123]. En 1190, lorsque Philippe II part pour la Troisième croisade, il demande également dans sa Grande ordonnance, que les deniers perçus soient versés au Temple [124]. Enfin, après que Philippe II a perdu son trésor lors de la bataille de Fréteval, en 1194, Philippe Auguste confie le trésor au Temple jusqu’à la dissolution de ce dernier en 1312 [125].

En ce qui concerne l’or, Jacques de Mahieu estime qu’il provient d’Amérique dès le XIe siècle. Mais aucune frappe d’or n’est signalée en Normandie et l’or reste très rare en Europe de l’Ouest. La frappe de l’or reprend en Espagne à partir du Xe siècle, quand le califat omeyyade de Cordoue parvient à importer de l’or des mines du Soudan [126]. Dès 773, l’astronome musulman al-Fazzari évoque le Ghana comme la Terre de l’or [127]. Au début du Xe siècle, la route qui reliait le Soudan occidental à l’Afrique du Nord s’infléchit et touche le Maghreb et l’Espagne [128]. Elle commence aux mines d’or de Bambuk et de Bure, passe par la ville de Sidjilmasa, avant de traverser l’Atlas et d’aboutir à Fez. À partir de 929, le califat de Cordoue reçoit de nouveau de l’or et recommence à frapper des dinars. Cette route et l’arrivée d’or dans le califat de Cordoue joue un rôle important dans la reprise de la croissance en Espagne et en Afrique du Nord à la fin du Xe siècle [129]. Cette route de l’or se poursuit du XIe au XIIIe siècle ; elle devient la principale voie de l’arrivée de l’or en Europe.

Encore une fois, l’hypothèse de Jacques de Mahieu est fausse et n’est même pas utile pour expliquer l’essor financier et économique des XIIe et XIIIe siècle, ainsi que la construction des cathédrales : l’argent vient d’Europe, non pas d’Amérique par le truchement des vikings. Elle est tout de même répétée sans aucune vérification par Thierry Wirth, qui de toute façon ne fait que plagier Jacques de Mahieu et par Oleg de Normandie qui ne prend pas le soin de vérifier ces informations.

Encore une fois, ce n’est pas le prétendu or et argent des mines américaines qui sous-tend la reprise de la croissance économique à partir du Xe siècle et la construction des cathédrales. Ainsi, l’hypothèse que ce sont les mines des Templiers qui sont le facteur expliquant l’essor de l’Europe à partir de la Normandie est totalement faux, car, d’une part, les vikings n’ont jamais exploité les mines d’Amérique et d’autre part, l’argent et l’or ne provient pas de Normandie, mais de nouvelles mines d’argent exploitées en Allemagne, en Bohême et en Italie, et de la route de l’or transsaharien qui s’ouvre au Xe siècle.

Dans ce premier chapitre, nous avons vu que l’hypothèse principale d’Oleg de Normandie, hypothèse qu’il a reprise à Jacques de Mahieu, est fausse : les Scandinaves n’ont pas pris le contrôle de l’Amérique centrale, ni fondé un royaume en Amérique du Sud. Aucune donnée de terrain ne permet d’appuyer ces hypothèses. De même, ils n’ont pas exploité de mines en Amérique, mines qui auraient servi aux Templiers à frapper des pièces de monnaie.

Aucune de ces hypothèses n’est solide. Ici, nous voyons que ce qui sous-tend l’hypothèse des cathédrales gothiques construites grâce à l’or d’Amérique ne repose sur rien. Nous voyons également que cette hypothèse n’est que la reprise d’idées émises par Jacques de Mahieu, et qui, elles non plus, ne reposent sur rien de solide. Nous avons ainsi vu que l’idée d’une épée viking en Amérique du Sud ne repose sur rien.

Ainsi, cet article serait suffisant à montrer que l’ensemble du film d’Oleg de Normandie est faux. Plus encore, ce premier article montre l’incompétence de l’auteur de ce film : il n’a rien vérifié, rien mis en perspective, il mélange les cultures et les civilisations, n’effectue même pas le travail minimal de vérification ou de validation des hypothèses. Il gobe les paroles des études qu’il cite comme des vérités d’évangiles.

Mais, comme ne nous voulons pas écarter l’ensemble de ses hypothèses, nous allons examiner dans un second article la question des cathédrales, supposément templières.