Ils offraient la vie en sacrifice
Coups de feu au sommet d’une pyramide.
Il ne s’agit pas d’un évènement raconté de la Conquête du Mexique, pas plus qu’il ne faut y voir Tintin et les Picaros, ou penser à La vengeance du Serpent à plumes. Non, nous sommes le 20 avril 2026, à Teotihuacan : un homme ouvre le feu depuis la pyramide de la Lune sur des visiteurs du site archéologique.
Pendant plusieurs minutes, d’abord suscitant un mouvement de panique et des chutes dans les marches, l’homme maugrée sur la plateforme de la pyramide, filmé par certains touristes, il invective de potentielles victimes, pendant que des forces de l’ordre se déploient, il s’agite et tire ici ou là avant de mettre fin à ses jours lors du déploiement des forces d’intervention.
« Et vous là, et les merdeux qui êtes venus d’Europe, vous n’y retournerez pas. Si vous bougez, je vous sacrifie ! Ce lieu a été construit pour faire des sacrifices, salopards, pas pour que vous veniez faire vos photos de merde ! »
Une touriste canadienne est tuée, on compte des blessés de plusieurs nationalités, Colombien, Néerlandais, Russe…
Lorsque l’homme s’en prend à certaines nationalités, il le fait paradoxalement en simulant un accent espagnol. Lors de l’attaque, il a avec lui un ouvrage à propos de la tuerie de Columbine – 27 ans plus tôt précisément, le 20 avril 1999.
L’enquête et son activité sur les réseaux sociaux précisent son portrait : il suit l’extrême-droite espagnole, dont des groupes franquistes, affiche fièrement le Jour de l’Hispanité… c’est-à-dire la fête nationale espagnole du 12 octobre, une date qui célèbre la découverte de l’Amérique. Une fête antérieurement appelée Jour de la Race, et qui forcément prend un sens tout autre depuis l’Amérique latine.
Sacrément paradoxal, ce type qui beugle des références aux sacrifices humains sur une pyramide précolombienne et injurie notamment les touristes européens, cela tout en revendiquant une identité espagnole, en utilisant une arme à feu, et en s’inspirant d’une tuerie venue du côté gringo de la frontière.
Un choc des civilisations à hauteur de faits divers : les armes des conquérants sur les lieux mésoaméricains, un appel au passé avec des références du présent.
Cet étrange enchevêtrement est l’une des facettes du nationalisme mexicain.
Une curiosité, dans un pays où les cérémonies, les musées, les lieux de mémoire rappellent bien plus volontiers l’indianité que l’envahisseur espagnol, où Cortés repose oublié dans le mur d’une église, un pays où la présidente Claudia Sheinbaum et son prédécesseur López Obrador ont régulièrement mis en avant les peuples indigènes et le pays dans son temps long, ses traditions mésoaméricaines.
Car finalement c’est peut-être cela qui se joue autour de quelques coups de feu et cet épisode entre pitrerie et tragédie : l’héritage de Cortés.
Et toutes les femmes étaient belles
Hasard du calendrier, deux semaines plus tard, la présidente de la communauté de Madrid Isabel Díaz Ayuso est en visite au Mexique à l’invitation de l’opposition mexicaine pour commémorer Hernán Cortés.
Elle livre le 5 mai 2026 un discours où elle vante Isabelle la Catholique : « par son intermédiaire nous sommes amenés jusqu’à d’autres protagonistes comme Hernán Cortés, comme Pizarro ». Elle partage sa vision où c’est dans une démarche d’amour que s’est transmise ainsi la langue espagnole à travers le monde, une transmission « des pères aux fils » où la religion tient également une place de choix. Elle lance encore que, depuis l’arrivée d’Hernán Cortés, « cela a été une histoire de cinq siècles d’amour, et non cinq siècles de haine » grâce aux « valeurs occidentales [de la reine] Isabelle ».
« Le métissage d’Ayuso.
Le voyage de la présidente madrilène n’était pas qu’une simple manifestation de nostalgie impérialiste. Il s’inscrivait dans la stratégie menée par Trump, qui célébrait l’apport par Christophe Colomb des "principes de la civilisation" en Amérique. »
Sa présence, et ses sorties ne manquent bien évidemment pas de faire réagir. La présidente Sheinbaum, interrogée lors d’une de ses communications régulières qu’elle tient devant des journalistes, ironise et répond de façon laconique : « Pourquoi cette personne vient-elle au Mexique ? Pourquoi la convient-ils ? Comment peuvent-ils penser que cela va leur donner une quelconque légitimité ici, à quel moment croient-ils qu’une personne en adoration devant Cortés va leur donner une quelconque légitimité ? Au Mexique !? Ils sont complètement dépassés. »
Il faut dire qu’elle est l’une des premières à être visée par la présidente de la communauté de Madrid : Sheinbaum demandait en effet quelques mois plus tôt des excuses à l’Espagne pour la colonisation, dans la lignée de son prédécesseur qui n’avait reçu que le silence pour réponse. Sauf que cette fois-ci l’Espagne avait répondu par l’intermédiaire du roi Felipe VI, et que ce dernier avait admis des abus, évoqué « de la douleur et des injustices ».
Horreur pour « la droite de la droite de la droite » comme la présidente mexicaine estampille la présidente madrilène. Les remous occasionnés sont suffisants pour que le séjour de cette dernière soit raccourci, que sa participation à un festival de cinéma – où de la récupération politique à plein gaz était à attendre – saute, et qu’Isabel Díaz Ayuso prenne un avion à la va-vite direction le bercail.
Mais loin de s’arrêter là, quelques jours plus tard, de retour en Espagne, elle jette un peu plus d’huile sur le feu : « le Mexique n’existait pas avant l’arrivée des Espagnols » lance-t-elle !
« Demandez donc à la présidente mexicaine, et aux Mexicains : Qu’y a-t-il sous le numéro 24 de la rue Guatemala dans la ville Mexico ? Qu’y a-t-il sous le sol ? Demandez-leur quel est le passé de Mexico avant que nous nous unîmes dans le métissage (…) ? »
Et tiens donc, qu’y a-t-il à cette adresse, pour que la présidente de la communauté fasse des simagrées et s’époumone contre ces braves Mexicains pas assez reconnaissants envers l’Espagne ? Un tzompantli ! Le fameux râtelier de crânes de Mexico, situé à quelques pas du site archéologique du Templo Mayor et de la cathédrale. C’est un secret de Polichinelle, puisqu’il suffit de zoomer sur Google Maps pour voir apparaître l’information. C’est ici que des milliers de crânes étaient alignés à l’horizontale, face aux principaux temples de la ville.
Ce discours douteux que leur a servi Díaz Ayuso, c’est à peu de chose près ce que déblatérait JD Vance six mois plus tôt, lorsqu’il déclarait « Lorsque les colons arrivèrent dans le Nouveau Monde, ils découvrirent que les sacrifices d’enfants étaient généralisés. Si vous allez sur des sites historiques où se trouvaient des bordels, que vous déterrez les os de femmes, vous trouverez de très nombreux enfants enterrés à leurs côtés. La civilisation chrétienne a mis fin aux sacrifices d’enfants. »
Sauf qu’au nord du Mexique, le sacrifice n’est pas une pratique répertoriée. Les premiers à fouler le sol des futurs Etats-Unis d’Amérique s’en étonnaient justement après leur expérience mexicaine, le chroniqueur Alvar Nuñez Cabeza de Vaca notamment. Et donc JD Vance fait du révisionnisme.
Quant à Díaz Ayuso, elle tente de faire croire que l’histoire mexicaine réprouve ces pratiques passées, alors que le moindre musée précolombien dans Mexico et aux alentours expose couteaux sacrificiels et corps offerts en offrande. Les Mexicains n’ont pas de problème de mémoire du côté des Aztèques.
Et d’ailleurs, « Aztèques », c’est le nom qu’on leur a donné plusieurs décennies après la Conquête espagnole. Avant 1519 et après, ce peuple se nomme Mexicas. Et leur capitale au milieu de la lagune ? Mexico-Tenochtitlan. Ainsi, « le Mexique n’existait pas avant l’arrivée des Espagnols »… vraiment ?
La Triple Alliance de ces mêmes Mexicas, formée autour des villes de Mexico-Tenochtitlan, Texcoco et Tlacopan, et qui a étendu ses provinces des deux côtés du territoire jusqu’au Golfe du Mexique et face à l’Océan Pacifique ? un détail de l’histoire sûrement…
Quant à Cortés, le voilà promu en pourvoyeur de l’amour, de la foi, de l’identité nationale, de la civilisation et du reste.
Il est venu dansant à travers les flots
A regarder l’histoire du pays et son rapport au passé, on peut convenir qu’il pourrait en effet renouer un peu avec la figure du conquistador, plutôt que de la rejeter systématiquement.
Cortés est un personnage complexe et le détail de ses ambitions, de ses filouteries et de ses obsessions, loin de l’offrir bras ouvert au nationalisme mexicain ou à une extrême-droite espagnole en manque de roman national, ce portrait détaillé amènerait plutôt à en faire un repoussoir pour ces mêmes politiques.
Car Cortés était un ambitieux invétéré, en rejet de l’autorité du gouverneur de Cuba pour s’accaparer le prestige de la conquête mexicaine, opportuniste et en bravade face au roi lorsqu’il demande à ses hommes d’avoir lui aussi droit à un cinquième des richesses (soit la même somme que celle prélevée pour Charles Quint), puis par l’intermédiaire de ses fils qui fomentent un complot aux airs précurseurs d’indépendance ratée dès 1566.
Cortés était un immigré : il a voulu être enterré sur le sol mexicain, mais il avait surtout adopté les symboles des Mexicas. Sur ses armoiries on trouve : les 7 peuples originels de la mythologie mexica, la cité sur la lagune symbole de Mexico-Tenochtitlan, les 3 couronnes rappelant la Triple Alliance, le tout accolé à l’aigle impérial espagnol.
Voilà des éléments susceptibles de vexer ceux qui rêvent d’une figure propre sur elle et évoluée, portant les valeurs occidentales de la couronne, alors que ce malotru se révèle un fanfaron rebelle, attiré vers une terre étrangère et ses symboles.
Sans compter que le machiavélique bonhomme désobéissant était aussi un fieffé coureur de jupons – adios les valeurs traditionnelles catholiques de la petite famille propre sur elle : chez les Cortés, on s’étreint hors mariage, on se bécote depuis Cuba, on trompe sur le sol mexicain, on fornique quand l’occasion se présente. Famille recomposée au rendez-vous, avec un enfant métis dont la mère était la principale interprète de l’expédition, Malintzin.
Une affaire de mœurs commencée pendant la Conquête, mais surtout alors que Cortés était marié. Qu’à cela ne tienne, l’épouse officielle arrivée sur le sol mexicain eut le bon goût de mourir rapidement. Car Cortés, outre l’exécution d’empereur mexica déchu au milieu de la jungle, fit possiblement dans le féminicide. Et Malintzin à son tour est morte à un moment incertain, probablement au cours d’une expédition, et si plusieurs témoignages de conquistadores ne manquent pas de souligner le rôle essentiel de cette femme, ni Cortés ni aucun autre chroniqueur n’épilogue quant à la disparition de la jeune femme.
Toutes ces péripéties, au-delà de la seule chute de l’empire aztèque et de toutes les anecdotes politiques et militaires font de Cortés une figure fascinante, complexe, un type qu’il serait trop simple de résumer à un tueur d’Indiens, et encore moins au bon petit chien de garde de la couronne fantasmé en porteur de l’Occident de la Renaissance à lui tout seul.
« Hernán Cortés est un personnage d’histoire-fiction, entré par effraction dans l’Histoire » résume Bartolomé Bennassar dans sa biographie du conquistador. Et l’historien d’opposer un peu plus encore le conquistador à l’empereur : « Charles Quint incarne, face au guerrier, au politique et à l’entrepreneur exceptionnel qu’est Cortés, le silence de l’État bureaucratique dont les fonctionnaires et les agents comptent sur l’érosion implacable du temps. »
C’est là la victoire que tiendra toujours la figure de Cortés sur tout ce qu’on voudra lui apposer ou lui imposer : « La fiction a précédé la science » (Eugène Ionesco).
Et Cortés est le premier auteur de sa propre fiction.
Sur le rivage reposait Moctezuma
L’expédition de Cortés, à l’instant où elle s’est transformée en conquête au lieu d’être la simple exploration que souhaitait le gouverneur de Cuba, se devait d’être légitimée. Cortés avait besoin du soutien sans faille de ses hommes en premier lieu, et nécessitait une assurance sur ses exploits en les faisant valider par Charles Quint ensuite. Hors de question de passer pour un mutin, et de voir ses faits d’armes et accomplissements récupérés par un tiers.
Dans les premières semaines de son expédition en 1519, il a fait signer par la majorité de ses troupes un document reconnaissant son autorité, afin que les noms des centaines d’Espagnols qui l’accompagnaient lui assurent d’être un chef militaire avant de passer pour un séditieux. Il a puni des dissidents parmi ses troupes, ceux-là peut-être plus fidèles à l’autorité de Cuba qu’à la sienne, ou simplement frileux à l’idée de s’aventurer dans les terres sans objectif précis ; il a sabordé ses vaisseaux – et ne les fit pas brûler comme on le lit trop souvent –, et ainsi il ne restait qu’une possibilité : avancer. Un an plus tard, en 1520, Cortés attaqua les troupes espagnoles envoyées de Cuba pour mettre fin à ses ambitions et tenter de le remettre sous le giron du gouverneur. Échec et mat : Cortés demeurait chef de guerre, et augmentait ses troupes des nouveaux venus. Tout cela participa de son mythe.
Et auprès de l’empereur ? Il écrivit cinq Cartas de relación où il narre ses aventures, les beautés du Mexique, son immensité, ses richesses, le tout en appuyant sur le fait que c’était bien lui et uniquement lui qui offrait à l’empereur toute cette abondance du Nouveau Monde. Cortés n’était pas idiot, et il savait que ces textes ne manqueraient pas de fuiter, que l’empereur n’en serait pas le seul destinataire. C’était une sécurité supplémentaire pour s’assurer le soutien d’une partie de l’Espagne qui aurait lu ses exploits. Cortés construisait son mythe en même temps qu’il élaborait celui du territoire mexicain.
Les Cartas sont une source de premier ordre, mais il est évident qu’elles visent à mettre en valeur leur auteur et à légitimer ses actes, donc que leur propos est embelli, le rôle que se donne Cortés surfait, ses exploits grossis, et les échecs diminués ou passés sous silence.
Et comme si cela ne suffisait pas, lorsque Cortés est bloqué en Espagne à la fin de sa vie, il continue de faire écrire sa gloire même s’il ne la signe pas. Ses cinq relations de voyage sur la Conquête ont en effet été censurées, et les ambitions ou l’indépendance de Cortés ne sont pas du goût de tous. Cela rappelle d’ailleurs qu’une génération plus tôt, Christophe Colomb et ses frères avaient été mis aux fers. Découvrir l’Amérique n’est pas suffisant.
Lorsque la Couronne et son administration y voyaient ici un ambitieux ou là un incapable, un tyran de pacotille ou un mégalomane aventureux, elle le ramenait sous son giron, par la force si besoin.
Alors, fidèle à lui-même, Hernán Cortés a fait ce qu’il fallait pour se maintenir dans l’histoire : « flatter l’imagination romantique des foules » (Marc Bloch).
Tandis que la Couronne faisait tout pour le retenir du côté est de l’Atlantique, il trouva donc un porte-plume en la personne de Francisco López de Gómara. Cortés mourut en 1547, le livre de López de Gómara Historia de la conquista de México fut publié en 1552. Le conquistador fut son principal témoin, mais pas l’unique source, et le livre lui est d’ailleurs dédié, et se clôt sur sa mort.
Mais Francisco López de Gómara est victime de ses témoins, il est victime de son imaginaire. Son travail est pour partie un travail de commande, et pour le reste il dresse ses propres moulins.
Il n’a jamais franchi l’Atlantique, il n’a pas entendu les sons des conques et des tambours, il n’a pas connu la moiteur de la jungle, il ne s’est pas fait pisser dessus par un singe hurleur, il n’a pas contemplé la beauté d’une des plus grandes villes du monde Mexico-Tenochtitlan, il n’a pas assisté à la chute de Rome.
Alors, il se contenta de ce qu’on lui en disait, Cortés le premier, et combla le reste de ses fantaisies.
López de Gómara n’est pas une source fiable.
Sous le regard des dieux furieux
C’est l’écueil qui est commis dans une vidéo de la chaîne Nota Bene concernant Malinche/Malintzin qui évoque notamment des troupes espagnoles qui désobéirent à Cortés et des problèmes d’autorité lors de la chute de Mexico-Tenochtitlan. Ce récit vient de López de Gómara, et de celui-ci uniquement.
Or non seulement aucune trace n’apparaît dans d’autres témoignages de la Conquête comme le Relato de la Conquista anonyme ou dans des récits indigènes, folklore ou évocation au détour d’un codex ; mais cette version est durement contestée par le principal témoin de la Conquête dont le long détail est un passage obligé, Bernal Díaz del Castillo, auteur de la posthume Historia verdadera de la conquista de la Nueva España (première édition en 1632).
Il y écrit : « [López de Gómara] dit aussi que les hommes voulurent se soulever contre Cortés, et bien d’autres choses dont je ne ferai pas mention pour ne pas dépenser mes paroles en vain, car il avoue simplement qu’on le lui a dit ainsi. J’affirme que jamais capitaine au monde ne fut mieux écouté que Cortés, ainsi qu’on le verra bien par la suite ; que la pensée de lui désobéir n’était venue à personne depuis que nous étions dans le cœur du pays, en exceptant l’événement de l’Arenal [postérieur à la chute de Mexico-Tenochtitlan]. »
De la même façon, la torture du dernier empereur aztèque Cuauhtémoc régulièrement mentionnée jusqu’à Jean-Jacques Rousseau et reprise dans de multiples textes, ou encore le récit des richesses de Mexico-Tenochtitlan déversées dans la lagune peu avant la prise de la ville pour éviter qu’elles ne tombent aux mains des conquistadores, ces évènements relèvent probablement d’une fiction romantique élaborée par Francisco López de Gómara.
La célébrité de López de Gómara et celle de son témoin principal étaient assurées par les lecteurs ; ce fut le cas de Montaigne par exemple qui utilisa l’historiographe de Cortés comme source pour son chapitre Des coches un peu moins de trente ans après la première publication. La machinerie fonctionnait, l’erreur pouvait se propager à la faveur du grandiloquent.
Il faut dire que le récit de conquistador est un best-seller de l’époque. Chacun y va d’ailleurs de son histoire : Colomb bien sûr, l’un de ses capitaines Juan de la Cosa, Cortés donc, López de Gómara à sa suite, un des soldats de l’expédition Andrés de Tapia (pourquoi celui-ci n’a-t-il droit à aucune réédition ne serait-ce qu’en espagnol ? mystère !), puis encore le célèbre Cabeza de Vaca perdu à travers l’Amérique du Nord, Staden qui manqua de se faire assaisonner aux topinambours et dévorer, Schmidel en balade au milieu de l’Argentine, ou autrement Pedro Pizarro relatant la conquête du Pérou à la place de ses cousins analphabètes, etc.
Bernal Díaz del Castillo a lu les récits de ses acolytes et leurs témoignages retranscrits. Ce n’est pas un mystère, il le revendique : il les mentionne parfois et ne manque pas de s’en plaindre, accusant en premier lieu Francisco López de Gómara de falsifier des évènements, de trahir ses frères d’armes dans le portrait qu’il fait de certains. Et c’est d’ailleurs toute la force de Bernal Díaz del Castillo, cette ironie parfois, cette distribution de souvenirs où nostalgie, aigreurs et sens du détail se livrent une joute littéraire.
C’est ce qui fait que notre confiance première va à Bernal. Parce qu’il n’est pas publié de son vivant, parce qu’il appuie sa vérité qu’il veut être autant que possible la vérité. Parce qu’il s’interroge aussi, doute de certains racontars, ne sombre pas dans un mysticisme enfantin, hésite avec sa mémoire, inscrit explicitement des instants où il ne sait pas, il ne sait plus.
Ce camarade est-il bien mort lors de la Noche Triste ? Alvarado a-t-il pu faire le saut qu’il prétend ? Qui est responsable du chaos dans lequel sombre la cité de Mexico-Tenochtitlan ? Quelles ambitions finalement sont les plus justes quand Cortés ignore sa hiérarchie ? Et ceux qui prétendent avoir vu des apparitions de la Vierge au cri de « Santiago ! » dans des instants d’euphorie ou d’effroi, très peu pour lui : ce qu’il retient, c’est que la manœuvre a marché, c’est qui est tombé, c’est la conséquence de l’affrontement ou de la fuite, pas les hallucinations dans le ciel qui donnèrent plus d’entrain à quelques-uns, ou une manifestation divine à qui ils attribuèrent leur chance.
« Les mondes fictionnels sont parasitaires du monde réel » écrit à juste titre Umberto Eco. Díaz del Castillo nous débarrasse-t-il suffisamment des parasites de la fiction pour croire que son histoire est bien véridique comme le veut son titre ?
Je ne me rappelle plus où commence mon errance
En 2013, Christian Duverger publie Cortés et son double, un livre dont l’hypothèse centrale a provoqué de multiples remous. Selon Duverger, Bernal Díaz del Castillo n’est qu’un prête-nom. Le véritable auteur de L’histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne n’est autre que son instigateur : Cortés !
Peu après sa publication et à l’instigation de Carmen Bernand, nous avions planché à six sur la théorie de Duverger. Notre article critique ne parvenait à trancher sur la fiabilité ou non de ce que proposait Duverger ; nous y pointions quelques manques, des points intrigants et les questions que soulevaient les arguments avancés.
Assez étrangement, certains parmi nous d’abord défavorables à l’hypothèse doutaient, tandis que d’autres plutôt convaincus à la première lecture ne voyaient plus que les contradictions irrésolubles. Et notre conclusion résumait ce paradoxe : « La qualité de cette prose est au-delà des avatars biographiques. »
Forcément, une telle hypothèse n’a pas manqué de faire réagir au-delà des frontières.
Il faut rappeler ici que deux ans plus tôt, en 2011, les relations entre la France et le Mexique étaient rendues compliquées par l’affaire Florence Cassez, arrêtée en 2005 pour une supposée implication dans le narcotrafic. La mise en scène de son arrestation a posteriori et le traitement ultra médiatique de l’affaire firent réagir la diplomatie française.
Plus encore après les condamnations de 2008 et 2009, puis l’échec de recours et jusqu’à l’annulation de l’année du Mexique suite à la volonté de Nicolas Sarkozy de voir le sort de Florence Cassez évoqué lors de chaque évènement culturel. Face à une telle exigence, le Mexique se retira du processus, et une grande partie des célébrations étaient annulées.
Alors en 2013, l’idée de voir un mésoaméricaniste français remettre en cause Bernal Díaz del Castillo, le « premier romancier » mexicain (Carlos Fuentes), n’était pas vue d’un très bon œil. Pire, puisqu’il s’agissait de mettre toute son œuvre à portée de main et de plume de Cortés. Pour ne rien faciliter, l’Espagne décidait dans la foulée de recevoir en grande pompe Christian Duverger pour son travail.
Inéluctablement, le Mexique réagit : un colloque fut organisé assez rapidement, dans le but affiché de contrer l’hypothèse de Cortés et son double.
Pour un néophyte, si la démarche peut laisser craindre une nouvelle escalade, elle est en réalité assez banale. Lorsqu’une théorie paraît problématique mais a suffisamment d’écho dans le monde académique, ou lorsqu’une querelle persiste entre deux courants historiques, le colloque tient du réflexe.
L’une des plus célèbres querelles entre historiens opposa ainsi Américo Castro et Claudio Sánchez Albornoz autour de l’identité espagnole à partir des années 1950. Cela dura des années, à coups de publications et de colloques. Pierre Vidal-Naquet le rappelle : « Il existe des écoles historiques qui en affrontent d’autres, lorsque de nouvelles problématiques, de nouveaux types de documents, de nouvelles "topiques" (Paul Veyne) font leur apparition. »
Dans le cas de la discussion de l’hypothèse de Duverger, les universitaires mexicains optèrent pour une sécurité supplémentaire, en la personne de Bernard Grunberg. Inviter un autre français spécialiste du Mexique évitait une lecture de la querelle sous un angle national. Mieux, Grunberg est l’auteur du magistral Dictionnaire des conquistadores de Mexico. Un ouvrage où, comme son nom l’indique, le moindre Espagnol apparaissant dans une source est référencé, avec renvoi vers le document précis où son nom figure, récit de conquête, pièce administrative, reconnaissance de dette, et ainsi de suite. Qui de mieux pour remonter la piste Díaz del Castillo ?
Grunberg alors s’opposa fermement à la théorie de Duverger, et sa position n’a pas varié depuis.
Dans ses couloirs, il déambulait au milieu des secrets du monde
« Ne vaudrait-il pas mieux tirer les rideaux, laisser au-dehors les distractions, allumer la lampe, restreindre l’enquête et demander à l’historien, qui enregistre non pas des opinions mais des faits ? » s’interroge Virginia Woolf. Dit autrement, quels sont les éléments principaux de la théorie de Christian Duverger et ceux qui s’y opposent ?
Parmi les problèmes majeurs : toutes les versions manuscrites dont nous disposons du texte de Bernal Díaz del Castillo sont écrites à plusieurs mains et il n’y a pas, à proprement parler, d’original. La publication posthume, près de cinquante ans après la mort du conquistador, et bien après les différents récits de ses pairs (et la censure d’une partie de ceux-ci), entretient une part de mystère, faisant de L’histoire véridique de la conquête de la Nouvelle Espagne un manuscrit inespéré. D’autant que Díaz del Castillo est un personnage discret dont le nom figure sur de trop rares documents pour Duverger, l’amenant à supposer que le conquistador était peut-être illettré, et à questionner sa présence réelle lors de certains évènements de la Conquête.
Et il faut bien admettre que parmi les dizaines de noms de conquistadores que mentionnent Cortés, ou López de Gómara, nulle trace de Bernal Díaz del Castillo alors que de multiples noms se recoupent : forcément ceux qui tiennent des rôles militaires, parfois les morts de la Noche Triste, d’autres pour leur apparence atypique, et les personnalités les plus marquantes ou celles associées à une anecdote spécifique. Et Bernal Díaz del Castillo joue les fantômes jusque dans son propre texte (d’une longueur proche des trois quarts de ce que représente Les Misérables d’Hugo, ou 600 pages double colonne dans l’édition Porrúa mexicaine) : il indique son nom au mieux une quinzaine de fois et se met très peu en avant dans le récit qu’il fait.
Cependant, différents chercheurs repoussent l’idée que l’homme puisse être illettré. Non seulement il occupa le poste d’échevin, mais parmi les conquistadores, il est probable que le niveau d’éducation soit meilleur que la moyenne espagnole de l’époque.
Plus dérangeant, Christian Duverger ignore la signature – et donc la présence de Bernal Díaz del Castillo – sur un document précis, celui que signèrent les troupes de Cortés depuis Vera Cruz dans les débuts de la Conquête, le document qui approuvait les choix du conquérant, reconnaissait son autorité et assurait la légitimité de sa démarche face au pouvoir du gouverneur de Cuba. Ce document, María del Carmen Martínez Martínez y consacra en 2013 le livre Veracruz 1519 – Los hombres de Cortés, où elle passe au crible les signataires identifiés sur les quelques pages et le doute n’est pas permis : Bernal Díaz del Castillo l’a signé. Par contre, des zones d’ombre existent bien puisque Bernard Grunberg dans son Dictionnaire s’étonnait inversement de ne pas voir figurer son nom autour d’une expédition précédant celle de Cortés, menée par le capitaine Grijalva, et à laquelle le conquistador revendique avoir pris part.
Un autre élément mérite un détour, la production de Christian Duverger et les conditions dans lesquelles s’inscrivent son travail de 2013. Il publiait en effet en 2003 une biographie de Cortés, possible prémisse à la possibilité de lui attribuer L’histoire véridique.
Mais plus intéressant peut-être, sa production postérieure s’est tournée vers la fiction. En langue espagnole d’abord, avec sa publication d’un récit tenant de la fiction autour de Christophe Colomb, El ancla de arena (L’ancre de sable) où il s’amuse des identités possibles du navigateur, dont les origines génoises et chrétiennes sont parfois débattues. Dès l’exploration du Nouveau Monde, et notamment du fait de la date de départ qui coïncide avec la promulgation de lois antisémites sur le sol espagnol, ou encore par certaines habitudes du marin comme le dimanche chômé, certains de ses équipiers comme le capitaine Juan de la Cosa s’interrogeaient sur la possibilité qu’il soit un juif converti par exemple.
En 2025, Christian Duverger propose un roman intitulé Mémoires de Cortés et insiste un peu plus sur sa théorie qu’il présente comme fait avéré dans l’apostille qui termine le livre. Et s’il n’est pas étrange de croiser un universitaire s’essayer au genre de la fiction, voir celle-ci servir d’appui à une hypothèse controversée est plus conflictuel : « J’ai tendance à penser que vous, les lecteurs, avez le droit de demander – non pas d’exiger, jamais, mais de demander – aux arts qu’ils vous fassent espérer. On ne peut rien demander à la science, car l’espoir n’est pas l’affaire de la science et ne l’a jamais été » (Ursula K. Le Guin).
Globalement la proposition de Duverger n’a pas pris dans le monde de la recherche.
Et à défaut de parvenir à une preuve définitive, il me paraissait intéressant de prolonger l’exercice, avec des moyens informatiques notamment qui, il me semble, n’ont jamais été sollicités.
Rassemblés à ses côtés comme les feuilles autour d’un arbre
Le problème n’est pas une question de copie, ou de plagiat ; il est plus vicieux que cela et tente d’identifier si une seule main ne se partagerait pas deux textes ? Deux textes qui, pour ne rien arranger, sont les pierres principales de la Conquête, les murs porteurs à qui l’historien adresse sa confiance par défaut. Car si l’un des deux est un faux, alors l’autre est emporté – et tout s’écroule.
Une première option consiste à effectuer un regroupement par nuages de mots, selon la proximité que certains entretiennent avec d’autres, selon le nombre de fois où ils apparaissent dans le texte. On peut ainsi déterminer des thématiques, et voir quel vocabulaire elles sollicitent.
Cela, le logiciel Iramuteq permet de l’obtenir à partir des textes au format numérique (et en langue espagnole, cela va de soi). Si certains noms sont susceptibles de varier et le choix de l’éditeur de moderniser ou non le texte : ainsi, Montezuma chez l’un sera Mutezuma chez l’autre (et Moctezuma chez nous). Un autre problème se pose, purement technique, qui fait que les mots traités ne tiennent pas compte des majuscules notamment et il peut arriver que certains mots distincts soient traités comme un seul vocable, Cortés étant le plus gênant, qui désigne aussi bien le conquistador, que la « cour » (et donc susceptible d’apparaître pour parler de la cour de l’empereur par exemple).
Les précautions d’usage nécessitent également de rappeler que les cinq lettres de Cortés sont écrites à différents moments de la Conquête, et surtout visent un public précis et d’abord Charles Quint. Il est donc normal et attendu que les textes soient distincts ; s’ils rapportent pour partie les mêmes évènements, ils ne sont pas élaborés au même moment, ils n’ont pas la même portée, et surtout il ne faut pas envisager un seul instant deux hommes à qui l’on tendrait une plume en leur demandant de nous raconter leurs aventures sous la forme d’un exercice parallèle avec les copies ramassées à la fin du temps imparti.
Il est frappant de voir apparaître Moctezuma comme un élément central dans les deux récits. On peut également identifier Diego Velazquez, le gouverneur de Cuba, comme un élément d’intérêt pour les deux textes, mais pas associé immédiatement aux mêmes termes. Chez Díaz del Castillo, il est récurrent que le nom du gouverneur soit à proximité de celui de Cortés. Alors que chez ce dernier, c’est un tout très cubain, où l’on trouver les termes de « port », « île », et des personnalités précises dont « Narvaez ».
Narvaez, c’est l’homme qui fut envoyé pour contrer Cortés un an après le début de la Conquête par le gouverneur, en 1520. Et il est donc normal de voir son nom se rapprocher dans les deux cas du centre des nuages de mots, indiquant ainsi que Narvaez entretient plus de proximité avec Moctezuma que ne le fait Velazquez.
On remarque inversement une forte proximité des formules associées à l’empereur, ainsi qu’un vocabulaire administratif et spécifique aux institutions ; les deux parlent de « Sa Majesté », mentionnent des termes comme « procureurs », « l’archevêque », l’église « catholique » ou encore la « Castille » dans un regroupement lié à ce qui concerne l’Europe.
En somme, les deux textes montrent ainsi des répartitions et des sujets suffisamment distincts pour confirmer des différences à la fois de forme et de fond, tout en pointant des proximités parmi les thèmes évoqués et les liens qu’entretiennent certains vocables. Cela ne confirme ni n’infirme rien, autrement que des sensibilités différentes entre les deux textes et l’intérêt qu’il y a à avoir deux regards distincts sur la Conquête du Mexique.
Ils soulevaient de nombreuses pierres
En juin 2026, l’université Paris Cité décide de retirer sa thèse en philosophie des sciences à Etienne Klein. Cela fait suite notamment à plusieurs articles de Loris Guémart et Jean Abbiateci, et un long travail de ce dernier d’identification de plagiats dans de multiples publications, communications ou émissions de radio notamment. Abbiateci dénombre ainsi plus de 70 auteurs plagiés, dont une grande partie ont pu être identifiés par l’intermédiaire d’un autre logiciel, Similarity Texter.
Si le logiciel Iramuteq peut nous renseigner quant aux thèmes privilégiés et à la proximité entretenue par certains mots pour chacun des deux textes, Similarity Texter permet-il de conclure quelque chose quant à l’identité des auteurs ?
Mais comment procéder puisque la question n’est pas a priori de savoir si l’un a copié l’autre ?
Pour vérifier si cet exercice a le moindre intérêt, il faudrait donc trouver un auteur qui a caché son identité, et vérifier si sa production porte la trace de la cachotterie ; s’il y a assez de proximité entre plusieurs textes pour y déceler autre chose que le hasard.
Une option plutôt simple surgit : celui qui a bravé l’interdit en remportant deux fois le prix Goncourt. Emile Ajar est Romain Gary. Emile Ajar écrit-il suffisamment comme le fait Romain Gary pour, à défaut de se trahir, permettre des suspicions ?
Je propose cinq livres : trois sont signés Gary, Les racines du ciel, La promesse de l’aube, Les clowns lyriques. Deux sont signés Ajar, La vie devant soi, L’angoisse du roi Salomon. Et parmi les cinq, les deux Goncourt, forcément.
Je cherche des suites similaires de 8 mots pour être suffisamment pertinentes. Le problème devient statistique avant d’être littéraire.
Et la première constatation, c’est que le nombre le plus élevé apparaît entre La vie devant soi et L’angoisse du roi Salomon (22 suites de 8 mots répétées entre les deux livres). Emile Ajar est donc probablement Emile Ajar – c’est assez évident, mais c’est aussi assez rassurant qu’un tel constat se vérifie ici. Sous pseudonyme, l’auteur favorise un ton parlé, des formules récurrentes « Je me suis levé et je suis allé » (ou « Je me suis assis dans l’escalier et j’ai (…) ») partagées entre les deux livres, parfois rapprochées, et encore des formulations plus atypiques dont un « j’en suis resté comme deux ronds de flan ».
Alors, qu’en est-il de Gary ?
Eh bien en moyenne, chaque livre présente entre 10 et 15 suites de mots similaires avec les autres textes du corpus. 7 pour le plus bas, Les clowns lyriques qui présente le moins de similitudes avec les quatre autres – avec cette exception Les racines du ciel où les séries montent à 15. Et c’est justement Les racines du ciel qui présente le plus de répétitions avec les autres livres (15 et 16 côté Gary, 10 et 17 côté Ajar).
Suivi de près par La vie devant soi qui plafonne donc avec 22 côté Ajar, et navigue avec 8, 10 et 14 côté Gary. On trouve ainsi des « Je ne sais pas du tout ce que / d’où… » récurrents, un protagoniste qui croisait « les bras sur ma poitrine et je me sentais », une insistance sur le droit « sacré des peuples à disposer d’eux-mêmes », des passages repérés par le logiciel à nouveau accolés le temps de courts paragraphes (et si deux formules similaires éparses peuvent s’expliquer, leur rapprochement les rend suspectes), d’autres répétitions encore et, tiens, encore les « ronds de flan » (La vie devant soi & Les racines du ciel).
Des ressemblances suffisamment surprenantes pour rendre la proximité Ajar-Gary palpable. Et puis statistiquement, cela devient amusant parce que, outre les deux romans signés sous pseudonymes qui ont le plus de similarités, ce sont les deux Goncourt qui dans cet échantillon présentent le plus d’échos avec les autres textes (certes de façon bien plus équilibrée pour Les racines du ciel). Avec ce déséquilibre qui rend au passage Gary plus suspect d’être Ajar, qu’Ajar d’être Gary…
Si je prolonge l’exercice, cette fois d’un strict point de vue de la copie ? Avec un auteur supplémentaire primé au Goncourt (pour L’art français de la guerre), Alexis Jenni. En 2017, il publie La conquête des îles de la Terre Ferme, un roman assez médiocre sur la Conquête du Mexique dont les références sautent aux yeux des américanistes, et aux inspirations littéraires plutôt grossières.
Assez logiquement, Jenni utilise les textes qui nous intéressent : Díaz del Castillo et Cortés – mais dans leur version française. La conquête des îles de la Terre Ferme présente 8 similarités avec Cortés, et pas moins de 42 avec Díaz del Castillo. Certains passages sont particulièrement frappants dans le choix de conserver des formulations le temps d’un ou deux paragraphes.
Peut-on espérer trouver des formulations proches entre les deux chroniques ? ou comme dans le cas de Jenni, des passages partiellement copiés, qui démontreraient l’emprunt direct par Díaz del Castillo ?
Désormais, je fais donc l’exercice pour nos deux conquistadores : Les Cartas de relación (193 000+ mots) et Historia verdadera de la conquista de la Nueva España (382 000+ mots) présentent 25 similarités.
Allons un peu plus loin : si j’ajoute la Historia de la conquista de México de Francisco López de Gómara (183 000 mots), je trouve 24 similarités avec Bernal Díaz del Castillo, 35 avec Hernán Cortés.
Encore un ajout, ce que l’on appelle les Documentos cortesianos, une édition en quatre tomes de multiples documents liés à Cortés, souvent administratifs, pas tous de sa main. Entre eux, le compteur explose : normal, ils sont majoritairement du même auteur et ont toutes les raisons d’être dans un même style littéraire.
Avec les Cartas de Cortés, je trouve selon le tome d’une douzaine de similarités à cinquante. La plus prononcée est la lettre d’accompagnement de la troisième Carta où en l’espace de quelques lignes apparaissent cinq similarités. Cela signifie que les formulations de Cortés dans sa lettre d’accompagnement se retrouvent dans le texte des Cartas de relación et leur proximité ici confirme l’usage plutôt régulier qu’en fait Cortés dans ses adresses au roi notamment.
Si inversement je compare Bernal Díaz del Castillo aux Documentos cortesianos, et en faisant exception d’une reprise dans ces derniers de quelques lignes du premier (et donc, forcément, une similitude exacerbée !), je compte 10 à 20 similarités.
Mieux encore, de façon systématique, les similarités détectées par le logiciel à partir du texte de Díaz del Castillo sur les différents textes de Cortés sont dans presque la totalité des cas, ou des formules de politesse ou religieuses (jamais concentrées comme pour la lettre d’accompagnement), ou des indications géographiques ou temporelles (notamment un nom de lieu à rallonge qui amène ainsi le compteur aux 8 mots similaires successifs).
Les très rares exceptions, les plus susceptibles donc de permettre un rapprochement entre les auteurs s’avèrent en fait des formulations banales du type « Pendant les quatre ou cinq jours que nous passèrent là-bas », « au cours d’un travail de quinze ou vingt jours ». Aucun « ronds de flan » à l’horizon.
Ce qui apparaît en comparaison de ce que montre l’exercice avec Gary-Ajar (à titre de comparaison, Les racines du ciel compte 169 000 mots, La vie devant soi 60 000+) ou avec Alexis Jenni, c’est qu’il n’y a pas de formulations similaires concentrées. Il n’y a pas de phrase suffisamment typée pour que son usage nous surprenne (les « ronds de flan » que se partagent donc trois livres de Gary-Ajar). Et en prime, ramenés à la taille massive de la chronique, le nombre de passages équivalents est ridicule surtout lorsqu’ils consistent en des titres honorifiques « Gouverneur et Capitaine général de la Nouvelle Espagne », des dates « du mois d’avril de l’année mille cinq cent… » ou d’un instant d’un « autre jour au matin, après avoir écouté la messe » quand ils ne consistent pas à simplement une formule « au service de Notre Seigneur et de Sa Majesté ».
Aucune succession de mots susceptible de trahir des habitudes d’écriture ou des formulations spécifiques.
À la recherche du nouveau monde
S’il est impossible d’affirmer de façon péremptoire que Christian Duverger a tort, rien ne vient démontrer ici qu’il aurait raison.
Il est probable que son hypothèse connaisse le même sort que les théories destituant ici Shakespeare, là Molière de leurs créations, pour supposer la participation d’un tiers parfois de renom pour produire leurs écrits.
Alors c’est entendu : Cortés est un manipulateur.
Mais Cortés est innocent, et Bernal Bernal Díaz del Castillo vous en convaincra mieux que moi.
C’est en tout cas ce que je conclus de l’exercice via Iramuteq et Similarity Texter. Absence de preuve n’est pas preuve de l’absence, mais cela s’ajoute aux arguments déjà opposés (et très peu détaillés ici) par divers chercheurs : aucune évidence ne vient rapprocher l’écriture des deux hommes. Ni la forme, ni le fond, ni des similarités de texte appuyées.
Cortés n’en a pourtant pas fini de déchaîner les intérêts et les passions. Au-delà de la fiction, « une fausse nouvelle naît toujours de représentations collectives qui préexistent à sa naissance » et « les fausses nouvelles, dans toute la multiplicité de leurs formes, – simples racontars, impostures, légendes, – ont rempli la vie de l’humanité » (Marc Bloch). Alors Cortés continuera d’être un fantasme pour des politiciens en manque de polarisation, un attrait majeur pour tout un tas d’historiens tentés par l’exercice biographique, une légende noire pour une grande partie du public mexicain.
Et dans la lignée de Stendhal, laissons à chacun le loisir de décider s’« il est Espagnol ou Mexicain en lisant les aventures de Cortez ».
Même les étoiles là-haut dans le ciel semblent un désordre. Il n’y a pas d’harmonie dans l’univers ; il nous faut convenir qu’il n’y a pas de véritable harmonie telle que nous l’avons conçue. Mais en disant cela, je le dis avec beaucoup d’admiration pour la jungle. Ce n’est pas que je déteste cet environnement, je l’aime, je l’aime énormément.Werner Herzog, Burden of dreams (réal. Les Blank)
Laurent Tlacuilo – juin 2026
Les titres sont librement traduits d’après « Cortez the Killer » de Neil Young (Zuma, 1975).
Outils :
- Iramuteq - https://pratinaud.gitpages.huma-num.fr/iramuteq-website/
- Similarity Texter - https://people.f4.htw-berlin.de/~weberwu/simtexter/app.html
Articles :
- "Sexteto", « Machiavel ou Rocambole ? Quelques réflexions collectives à propos de Christian Duverger, Cortés et son double. Enquête sur une mystification », Nuevo Mundo, 2013 https://journals.openedition.org/nuevomundo/65938
- Henri Lapeyre, « Deux interprétations de l’histoire d’Espagne : Américo Castro et Claudio Sánchez Albornoz », Annales, 1965 https://www.persee.fr/doc/ahess_0395-2649_1965_num_20_5_421848
Presse :
- Arrêt sur images https://www.arretsurimages.net/articles/these-plagiee-etienne-klein-perd-son-doctorat
- Le Monde https://www.lemonde.fr/international/article/2026/04/21/mexique-la-fusillade-sur-le-site-des-pyramides-de-teotihuacan-qui-a-fait-un-mort-et-treize-blesses-a-ete-planifiee-selon-la-justice_6682029_3210.html
- Le Parisien https://www.leparisien.fr/international/mexique/une-touriste-tuee-une-dizaine-de-blesses-ce-quil-faut-savoir-de-la-fusillade-au-mexique-a-deux-mois-de-la-coupe-du-monde-de-football-21-04-2026-RLL6XWGUUZHUVK6K2VZ24O27IE.php
- Libération https://www.liberation.fr/international/europe/en-espagne-la-droite-setrangle-quand-le-roi-sexcuse-pour-la-colonisation-au-mexique-20260324_6NEMEVZHAZFAVO3ZQXLE3ZZYSA/
- La Jornada https://www.jornada.com.mx/noticia/2026/05/14/politica/diaz-ayuso-mexico-no-existio-hasta-que-llegaron-los-espanoles
- Page instagram d’El Pais https://www.instagram.com/elpaismexico/?hl=fr
- Quintopoder https://quinto-poder.mx/alza-la-voz/2026/04/22/teotihuacan-tirador-fingia-ser-espanol-y-vivia-aislado--66115.html
Vidéos :
- Chaîne YouTube de Nota Bene – « L’esclave qui a détruit l’empire aztèque » https://www.youtube.com/watch?v=Mog2Ur33_gE
- CNN Chile - « Nouvelle polémique d’Isabel Díaz Ayuso » https://youtu.be/iiVuFZ1xn_E?si=IdQTInj9mSXo5O0r
- Communauté de Madrid, Discours d’Isabel Díaz Ayuso – « Célébration de l’évangélisation et du métissage au Mexique : Malinche et Cortés » https://www.comunidad.madrid/videos/discurso-presidenta-diaz-ayuso-encuentro-celebracion-evangelizacion-mestizaje-mexico-malinche-cortes
- Milenio – Conférence de presse de Claudia Sheinbaum du 6 mai 2026 https://youtu.be/6iZWKrsGdco?si=X4J2lPpY-pYGmbZy
Récits historiques :
- Alvar Nuñez Cabeza de Vaca, Relation de voyage (1527-1537) (éditions Babel)
- Hernán Cortés, La conquête du Mexique (éditions La Découverte)
- Juan de la Cosa, Dans l’ombre de Christophe Colomb (éditions Chronos)
- Bernal Díaz del Castillo, La Conquête du Mexique (éditions Actes Sud)
- Francisco López de Gómara, Historia de la conquista de México (Editorial Porrúa)
Livres :
- Bartolomé Bennassar, Cortés le conquérant de l’impossible, 2001
- Marc Bloch, Réflexions d’un historien sur les fausses nouvelles de la guerre, 1921
- Christian Duverger,
- El ancla de arena, 2016
- Cortés, 2003
- Cortés et son double : Enquête sur une mystification, 2013
- Mémoires de Cortés, 2025
- Umberto Eco, Confessions d’un jeune romancier, 2013
- Carlos Fuentes, Le sourire d’Erasme, 1990
- Bernard Grunberg, Dictionnaire des conquistadores de Mexico, 2002
- Eugène Ionesco, Notes et contre-notes, 1962
- Ursula K. Le Guin, Le langage de la nuit, 1979
- María del Carmen Martínez Martínez, Veracruz 1519 – Los hombres de Cortés, 2013
- Stendhal, Rome, Naples et Florence, 1817
- Pierre Vidal-Naquet, Les assassins de la mémoire, 2005
- Virginia Woolf, Une chambre à soi, 1929











