Première Pley d’Égypte, ou Je suis sur Legend (1)
Article mis en ligne le 29 juillet 2026

par Laurent Tlacuilo

Le 26 juillet 2026, l’émission Legend de Guillaume Pley a diffusé un entretien de 1h45 avec Patrice Pouillard, réalisateur notamment de La révélation des pyramides (abrégé en LRDP), film pseudoscientifique de 2010, diffusé massivement à partir de 2012 en ligne notamment, et de Bâtisseurs de l’ancien monde (BAM), diffusé dès 2020.

14 ans après le coup médiatique autour de la diffusion de LRDP, Guillaume Pley offre un nouveau sursaut majeur à toute une bande de falsificateurs. Car, depuis LRDP, si Pouillard a continué à faire une série de films et à toucher des financements importants, aucune de ses réalisations n’est parvenue à réitérer le succès de diffusion de LRDP.

Légendes vivantes

On serait tenté au visionnage de cette interview dans le média Legend, premier podcast de France comme il est continuellement rappelé, d’opter pour un constat d’échec. Tapis rouge déroulé pour Patrice Pouillard et ses films, en dépit des articles et vidéos depuis 14 ans qui décortiquent la machinerie, les arrangements et les faux dont il se fait le relais ou l’auteur.

En 24h, plus de 450 000 vues sur la vidéo YouTube, plus de 2500 messages pour beaucoup enthousiastes et 12 000 likes. Le tableau est pourtant plus modéré ; mais commençons par le commencement : Quand il arrive sur le plateau de Legend, qui est Patrice Pouillard, ou plutôt comment est-il présenté au public ?

Dès l’introduction de la vidéo, Pley donne le ton avec des extraits choisis dans le reste de l’interview : « [Guillaume Pley :] T’es pas un complotiste, au contraire tu essayes de rassembler tout ce qui a été fait ». D’office, Pouillard n’est pas catalogué dans la catégorie comploneuneu ; ce micmac de joyeux drilles, platistes pour les uns, citoyens souverains pour les autres, eux aussi invités parfois sur Legend. Ceux-là que Guillaume Pley contredit un minimum, ceux-là sur lesquels, fendard, il se plie de rire avec Clovis Cornillac lors d’une autre interview (9 févier 2025) à l’évocation du platiste américain parti en Antarctique et qui, 35 000 dollars disparus dans les frais du voyage, constatait que non, la terre était bien ronde.

Eclats de rire autour de Clovis Cornillac interviewé sur Legend – YouTube

Patrice Pouillard donc, joue dans l’autre catégorie, très sérieuse, de ceux qui ne font que collecter des faits et se poser des questions : « [G.P.] On va apprendre beaucoup de choses durant cette interview ». Mieux encore, plutôt que de laisser Pouillard se présenter et évoquer la teneur de ses films, Pley assure le service après-vente : « [G.P.] C’est pas des documentaires complotistes (…) c’est juste prendre des mesures et se dire tiens, on a perdu un savoir (…) moi la version qu’on m’a appris à l’école me convient pas sur ça… »
Bonne pomme avec ça, «  [G.P.] J’ai évidemment tout regardé et dévoré ! », et flatteur quand il s’adresse à son invité : «  [G.P.]  Je peux te poser une question maintenant que tu es un érudit ? »

Et en face, le réalisateur, d’abord modeste, «  [Patrice Pouillard :] J’ai fait un travail de compilation, j’ai pas fait un travail de découverte ». Sa méthodologie ? «  [P.P.] L’approche qu’on a sur le sujet est purement technique et pas historique » et d’insister ailleurs, « [P.P.] Nous ce qu’on fait c’est de la recherche pure » ou encore cet éloge du concret, « [P.P.] Je m’interroge très pragmatiquement. »

Mais avant d’atteindre les dix minutes, l’entretien vacille quand l’hôte questionne le réalisateur sur sa motivation initiale, l’origine de sa curiosité : « [G.P.] Elle vient d’où cette flamme ? »
Balbutiements un brin gênés et grattage de crâne de Pouillard qui rebondit aussi vite que possible sur les enjeux financiers, et Pley de revenir à la charge, « [G.P.] Comment tu t’es intéressé aux pyramides ? ». Pouillard explique que « [P.P.] Un livre en appelle un autre (…) », qu’il est de la génération des Cités d’or, mentionne Tintin, et jusqu’à ce motif qu’il présente comme central à sa réflexion : «  [P.P.] L’aspect matériel. (…) Comment on fait ? »

Patrice Pouillard interviewé sur Legend – YouTube

Les incognitos

Pour qui s’est intéressé à LRDP et à sa diffusion depuis 2012, ce résumé est incomplet, et le zigzag de Pouillard n’est pas anodin. Car La révélation des pyramides avant d’être un film, c’est un livre, c’est inscrit dans le générique du film : « D’après "La révélation des pyramides" de Jacques Grimault ». Mais le 27 juillet 2026, l’histoire se raconte au singulier : « [P.P.]  J’étudie de 1999 à 2005, 2005 je vais sur place ». Le nom de Jacques Grimault n’est jamais prononcé.

Ce coup-là, Pouillard l’a déjà servi cinq ans plus tôt avec sa conférence filmée Perception – de la caverne de Platon aux chambres sonores de Barabar (2021) où il expliquait avoir repris et vérifié tout le travail de son « informateur » Grimault, sans être à aucun moment en mesure de préciser donc où s’arrêtaient les éléments de Grimault et où démarraient ses apports ; l’un répétant « c’est mon film », l’autre « c’est mon livre », avec ce paradoxe supplémentaire de voir le livre paru en 2017, mais crédité comme source dès 2010. Et d’ailleurs, lorsqu’il était demandé à Pouillard de valider l’existence du livre au cours d’une émission radio (« Bob vous dit toute la vérité », septembre 2016), ce qu’il confirmait, et qu’on lui demandait pourquoi il n’était pas édité, la réponse penaude était : « Je ne sais pas. »

Depuis 2021 au moins, et aujourd’hui encore, le voilà dans une situation où il fait tout pour maintenir Jacques Grimault hors de l’équation, sans lui attribuer une once de responsabilité dans ses films et surtout dans le premier – puisque c’est celui-ci qui appelle tous les autres, et c’est surtout son principal succès d’audience. LRDP est un trophée, reste à savoir à qui il revient…

Jacques Grimault dans Chacun sa vie

L’ennui avec Jacques Grimault, à parcourir la presse, lire la page Wikipédia à son nom, et consulter différentes réflexions écrites ou filmées sur internet, c’est qu’il traîne assez de casseroles pour remplir plusieurs cuisines !

Dans le désordre le plus complet : signalements pour dérives sectaires et qualifié de gourou, prétentions à des diplômes et grades d’arts martiaux non étayées, propos antisémites, rejet de la théorie de l’évolution, accusations de travail non-rétribué, condamnation pour harcèlement, proximité affichée avec l’extrême-droite, enquête pour escroquerie aggravée, participations à des conférences pour Égalité et Réconciliation ou au théâtre alors géré par Dieudonné, tendance marquée à l’insulte scatophile, menaces multiples de poursuites judiciaires non suivies, etc.

Et une part conséquente de ces écarts sont antérieurs à la rupture officialisée entre Grimault et Pouillard (qui utilisait alors le nom de Pooyard) de 2016, lorsqu’ils cessent d’être les inséparables GriPoo entourés de leurs groupies, chacun faisant son chemin en crachant si besoin sur l’autre et sa production passée, présente et à venir. En 2016 en effet, lorsque la discorde devient insurmontable, les GriPoo groupies attendent la suite de LRDP. Et, à défaut d’être un point d’arrêt, la scission conduit d’un côté à BAM (2020), de l’autre à La révélation des pyramides 2 (2024), film de Jacques Grimault au financement obscur et régulièrement retardé où l’absence de réalisateur compétent se faisait particulièrement ressentir. En bref : c’est nul.

Autant de raisons qui font que Pouillard chez Legend évite de prononcer son nom, comme il l’avait occulté dans sa conférence en 2021. Grimault appartient au passé, mais surtout il demeure l’auteur d’une partie du LRDP initial que Pouillard présente aujourd’hui comme son œuvre à lui. Mais à ce jeu, le gourou n’est pas l’unique Celui-Dont-On-Ne-Doit-Pas-Prononcer-Le-Nom !

Vlog de Jean-Marie Le Pen où il vante le livre de Grimault, 2017 - YouTube

Et c’est un autre aspect vers lequel il faut se tourner. Non plus la question de la propriété intellectuelle, de qui du livre ou du film est l’œuf ou la poule ; mais qui finançait le poulailler ?

Parce que là aussi, dans son entretien sur Legend, Pouillard est taiseux quant aux premiers financeurs et préfère évoquer les lubies et attentes financières des producteurs plutôt que de donner des noms. Et pour cause puisqu’avant la brouille au sein des GriPoo, il y a eu une brouille des GriPoo avec celui qu’ils surnommaient « le Gollum », la personne à la tête d’une des principales sociétés de production de LRDP, Ekwanim.

Et mieux encore, si LRDP buzze sur internet à la fin de l’année 2012 et en 2013, la diffusion pirate ne semble pas déplaire aux GriPoo alors en franche opposition avec Ekwanim, accusée de détruire l’esprit du film, de restreindre sa diffusion, etc. Or, si artistiquement on donne la responsabilité d’un film à son réalisateur, le propriétaire d’un film c’est d’abord le producteur. Qui ne touche rien avec la diffusion pirate. Ceux qui récupèrent alors les lauriers et les groupies, ce sont les GriPoo.

Tout cela appartient à l’histoire. Pas étonnant alors d’entendre que « [P.P.] le sujet est purement technique et pas historique » !

Diversion

Ainsi, Pouillard s’« [P.P.] interroge très pragmatiquement », il traite « [P.P.] les sujets à fond. (…) C’est des vraies recherches, c’est un gros risque. » Il tempère en conclusion : « [P.P.] L’exercice que tu m’as demandé est particulièrement difficile parce qu’il y a beaucoup de sujets et je les fais très courts (…) et donc du coup il y a des raccourcis qui peuvent paraître… faire en sorte que tu dois te dire "mais attends mais c’est incompréhensible mais de quoi ce gars parle ? je comprends pas" il y a 1000 sujets, tout a l’air d’être complètement embrouillé et tout. Il faut savoir que tout s’appuie à chaque fois sur des données. »
Des données, des faits ne cesse-t-il de répéter.

L’ennui, c’est qu’à s’y attarder, on ne trouve pas des raccourcis mais des erreurs. Plusieurs. Au point que l’on peut dire que Pouillard ne se trompe pas, il ment.

Quand un historien comme Claude-François Baudez décrit des Mayas en train de manger des bananes, fruit inconnu aux Amériques, il commet une erreur. Cela arrive, et la conséquence principale c’est que ses collègues relèvent la faute et s’en amusent. Pouillard à l’inverse affabule.

Cela on peut s’en rendre compte avec un inventaire de quelques âneries énoncées. Ce que l’on pourrait appeler du « debunking » dans son expression la plus banale : un listing peu stimulant pour celui qui l’assemble (au mieux consternant devant l’ignorance crasse) et fastidieux pour celui qui le consulte.
Florilège donc, que j’essaierai de rendre un minimum amusant – autrement, vous pouvez sauter quelques lignes, rendez-vous au Gang de requins.

Concernant les pyramides de Gizeh :

• A propos du plateau de Gizeh de la construction des pyramides, Pouillard valide le constat amené par Pley que cela se fait dans des conditions difficiles, « [G.P & P.P.] dans le désert ».

Or la nécropole de Gizeh est littéralement dans la ville actuelle du Caire, à 5 km environ du Nil dans son état actuel ! …et plus proche encore du bras Ahramat du fleuve aujourd’hui asséché, mais le long duquel on retrouve des dizaines de pyramides et dont on sait qu’il était utilisé pour l’acheminement de matériaux.

• Mentionnant l’absence de documents relatifs à la construction des pyramides, le réalisateur lance un catégorique «  [P.P.] Y a pas d’écriture parce que l’écriture elle est sacrée ».

Que fait Pouillard du célèbre journal de Merer qui mentionne le transport de blocs pour l’élaboration de Khéops ? Oblitéré !

Concernant le Mexique :

• « [P.P.] On [trouve des pyramides] au Mexique dans le Yucatán comme Teotihuacan avec pyramide du soleil, pyramide de la lune, qui sont magnifiques ».

D’abord les pyramides du Mexique ne sont pas des pyramides puisque les conquistadors les qualifient d’abord de « tour » ou de « temple », mais les Mexicas avant eux les appellent « maison des dieux » (teocalli) ou « montagne fabriquée par l’homme » (tlachihualtepetl), donc jusqu’au XVIIe siècle, ceux qui les décrivent se fichent éperdument de leur forme géométrique, et quand ils les dessinent (dans les codex aztèques) ils y voient tout sauf une forme de tétraèdre.

Page du Codex Mendoza où figurent des conquêtes mexicas sous forme temples et de pyramides détruits (pyramide en haut à droite) – Wikipédia

Mais commençons à rire : le Yucatán, c’est la péninsule maya au sud-est du pays ; Teotihuacan est un site archéologique à une quarantaine de kilomètres au nord-est de Mexico. Les deux sont à un millier de kilomètres d’écart. Avec son gros doigt mouillé, Pouillard appuie sur Athènes pour vous parler de Rome, c’est pareil ! Mais ce qu’il mentionne est factuel, c’est précis, il ne cesse de l’assurer. Avec les yeux fermés, peut-être ?

• Puis s’attardant sur Teotihuacan : « [P.P.]  C’est très beau. C’est aussi un site avec trois pyramides majeures, un peu comme le site de Gizeh. Donc il y a une parenté. »

Mais ne citait-il pas plus tôt la pyramide du soleil, celle de la lune, …et la troisième alors ? Pas plus de trace dans Le guide du routard que dans l’énumération de Pouillard : évaporée !

Concernant les géoglyphes de Nazca :

• Le réalisateur est éberlué : « [P.P.] Ils représentent un dauphin qu’on trouve dans l’Amazonie qui est le seul dauphin d’eau douce. »

Cependant aucune image du dauphin de Nazca n’apparaît, mais Legend présente d’autres figures d’animaux tracés sur le sol rougeoyant du Pérou. Pouillard confond-t-il avec le géoglyphe de la baleine ? Quant à parler du boto, le dauphin de l’Amazone comme seul dauphin d’eau douce, comment explique-t-il les dauphins de l’Irrawaddy qui parcourent le Mékong, ou ceux du Gange, les sousoucs ? C’est assez, je me cache à l’eau !

• Il continue le tour zoologique de Nazca et s’attarde sur un glyphe d’oiseau : « [P.P.] Ils avaient la connaissance de toutes ces espèces de colibris qu’on trouve pas là. »

Là, c’est-à-dire à cinquante kilomètres de la côte. Là, c’est-à-dire dans le pays d’Amérique qui compte le plus d’espèces endémiques de colibris, et 131 espèces observables (le record étant détenu par la Colombie avec 163 colibris différents). Et Pouillard ose s’étonner de trouver une représentation de l’oiseau ?

Carte du Pérou et position du désert de Nazca – Ouest-France

A titre de comparaison, l’empereur aztèque Moctezuma avait droit à du poisson fraîchement péché lors de repas ; et Mexico-Tenochtitlan se trouve à 300 km de la mer, kilomètres qui devaient donc être parcourus en un temps record. Et même si le Pérou est plus montagneux que le Mexique, Pouillard s’étonne de ce que des gens à 50 km de la côte voient des baleines alors qu’un peu plus loin en Amérique centrale, une distance six fois plus longue pouvait être parcourue à pied en probablement un jour ou deux ? Il s’étonne que des gens voient des colibris dans un des trois pays qui en compte le plus au monde ?

Pire encore, il ne considère pas que les principaux géoglyphes de Nazca datent de -200 à 600. C’est-à-dire avant un changement climatique majeur pour la planète, au cours duquel le tiers des Pays Bas passe sous le niveau de la mer, et à la suite duquel la civilisation maya connaît des bouleversements majeurs et un effondrement. Bref, l’environnement de Nazca lors du tracé des lignes n’est pas celui d’aujourd’hui.

La baleine de Nazca – photo Diego Delso, Wikipédia
Répartition des espèces de colibris en Amérique du Sud – iNaturalist

Concernant le Pérou :

• De façon plus générale, Pouillard s’attarde sur le Pérou, et lance l’air de rien une datation : « [P.P.] Quand on parle des sites du Pérou, on est au 15e siècle. »

Diantre ! On vient de rappeler que les géoglyphes de Nazca ont principalement été tracés entre -200 et 600. Après les écarts de 1000 km, Pouillard ferait des écarts de 800 ans ?!

• Et d’en venir aux savoirs perdus, notamment parce que, « [P.P.] Quand les Castillans sont arrivés il y avait 12 millions d’Incas ; en 10 ans, il y en avait plus que 600 000. »

Les chiffres sont exacts, ils figurent sur Wikipédia. C’est la datation qui est erronée. La conquête menée par Francisco Pizarro débute en 1531. La population estimée varie entre 12 et jusqu’à 20 millions. En 1553 et pendant une vingtaine d’années, la démographie indigène avoisine 8 millions. Quarante ans après les débuts de la conquête. Le terrible coup survient après, dû au travail forcé dans les mines notamment ; en 1586, la population indigène est inférieure à 2 millions. Et les 600 000 de Pouillard ? Ils sont renseignés en 1754 indique Wikipédia. Et connaissant la méthodologie de Pouillard, il ne faut pas chercher une source plus élaborée, ou espérer qu’il ait consulté la référence indiquée, notamment Les Incas - Peuple du soleil de Carmen Bernand.

« Empire Inca », Conséquences humaines et sociales de la conquête - Wikipédia

Concernant d’autres coins du monde :

• Détour par nos contrées, « [P.P.] César a dit [des Gaulois] que c’était des sauvages, qu’ils avaient pas d’écriture, ils avaient pas d’histoire. »

Une rapide vérification au Livre VI de la Guerre des Gaules d’un certain César Jules, on peut lire que les Gaulois « estiment que la religion ne permet pas de confier à l’écriture la matière de leur enseignement, alors que pour tout le reste en général, pour les comptes publics et privés, ils se servent de l’alphabet grec. Ils me paraissent avoir établi cet usage pour deux raisons : parce qu’ils ne veulent pas que leur doctrine soit divulguée, ni que, d’autre part, leurs élèves, se fiant à l’écriture, négligent leur mémoire ; car c’est une chose courante quand on est aidé par des textes écrits, on s’applique moins à retenir par cœur et on laisse se rouiller sa mémoire. » Pouillard décidément nous envoie nous faire voir chez les Grecs !

Buste présumé de César au musée d’Arles – photo LT

• Interrogé par Guillaume Pley sur l’île de Pâques « [G.P.] Il y a pas de choses écrites, des preuves archéologique… Est-ce qu’il y a des textes, des hiéroglyphes ou d’autres écritures laissées dans de la terre, sur les pieds des moaï ? Quelque chose ? », il répond : « [P.P.] Non, pas à notre connaissance. »

En 2013, j’avais pourtant visionné un film intitulé La révélation des pyramides où il était énoncé que « Le dernier mystère de l’île [de Pâques] est l’écriture, pas encore déchiffrée à ce jour. Une théorie, bien évidemment jugée hérétique, la rapproche de Mohenjo Daro au Pakistan, rapprochement fait par l’étonnante ressemblance de certains signes. Le problème c’est que le site se trouve à 20 000km de là. » Mais le réalisateur de ce film s’appelait Pooyard et il est possible que je le confonde avec un homonyme… à moins que Pouillard ait simplement la mémoire courte sur son propre travail.

Notons au passage que le rapprochement énoncé alors reposait sur 7 figures présentées au milieu de dizaines de signes, et que le réalisateur semble trouver improbable que dans deux endroits du monde, on lève les bras au ciel ou on se tienne par la main, et qu’un humain moyen soit composé de deux bras deux jambes un torse et une tête. Sacrée coïncidence !

Comparaison de glyphes dans La révélation des pyramides

• Enfin à propos de la machine d’Anticythère, mécanisme à engrenages découvert au nord-ouest de la Crète, il note : « [P.P] Il faut que (…) tu connaisses les cycles des planètes. D’accord ? Que tu saches que tout est circulaire et tout ça. Nous je te rappelle que la Terre est une sphère, c’est Galilée hein chez nous, c’est beaucoup plus tard. »

Galilée (1564 - 1642), comme tout collégien l’apprend, c’est l’héliocentrisme. Comment l’expédition de Magellan (1519 - 1522) aurait-elle pu faire le tour du monde si ce même monde n’est pas alors admis comme sphérique ?!

Quant à la machine d’Anticythère, on estime qu’elle date du IIIe ou IIe siècle avant Jésus-Christ. Or, nouvelle coïncidence, il se trouve que la rotondité de la terre est attribuée notamment à Pythagore, autour de -500. Un peu plus tard, Ératosthène (-276 - -194) parvient à évaluer la circonférence de la terre.

Et coïncidence encore plus folle, Ératosthène qui est potentiellement contemporain de la machine d’Anticythère est grec ; Pythagore est grec ; et la machine est grecque ! Et on voudrait encore nous faire croire au hasard !?

Le hasard, il n’y en a pas. Devant cette accumulation d’erreurs, d’oublis, de faux, cela ne tient pas de la coïncidence. Pouillard ne se trompe pas, il ment.

Machine d’Anticythère – Wikipédia

Gang de requins

Devant toutes ces inepties, une question s’impose : pourquoi LRDP fonctionne ? Si les propos tenus par le réalisateur en interview sont aussi débiles, pourquoi a-t-il un public conséquent dans les commentaires pour vanter BAM ? Pourquoi Pley le premier s’enjoue : «  [G.P.]  Tout est très intéressant, donc on ne peut pas trop se focus sur chaque chose. »

Eh bien exactement : parce qu’on ne peut pas trop s’attarder sur chaque chose.

Pouillard pratique l’amoncellement d’informations, ponctué d’éléments vrais – mais incomplets ou complétés par du faux –, il joue du détournement d’attention permanent.

On lui parle de l’origine de sa vocation ? Il répond sur les méthodes de financement. Il amorce un portrait de Teotihuacan ? Impossible de tenir sur la durée, il faut revenir à Gizeh. Un minimum conscient de ses limitations, quand il se retrouve bloqué à l’évocation des datations de Barabar, il met de lui-même un terme à son raisonnement qu’il ne peut pas poursuivre « [P.P.] pour d’autres raisons que je veux pas développer ici, OK ? »

La production filmographique de Pouillard et le raisonnement qu’il prétend tenir se prend constamment un mur : Pouillard ne sait pas, « [P.P.] Moi je n’ai pas de théorie préconçue ou d’hypothèse, tout est ouvert, je n’ai pas de réponse ». Mais ne faites pas fausse route, ce n’est pas une marque d’humilité.

C’est une ignorance volontairement entretenue. Comme pour le journal de Merer évoqué précédemment, quand des éléments de réponse, quand des sources, quand des artefacts existent mais qu’ils apportent des réponses concrètes ou qu’ils contredisent le puzzle érigé par Pouillard, le réalisateur décide de les ignorer.

La méthode de Pouillard – comme tout alternatif – c’est de se débarrasser des preuves encombrantes, de coincer son public dans une ignorance volontaire, de bazarder tout le contexte. La preuve ? Il le dit lui-même « [P.P.] Dans les 5000 dernières années, on a rien sur la grande pyramide. On a rien sur l’île de Pâques. On a rien sur les constructions du Pérou. On a rien sur Angkor Vat. On a rien sur plein de sites. On sait pas comment ils ont été construits. »

Pouillard a-t-il lu Freeman, Monnier, Tallet et Lehner (parmi d’autres ouvrages consacrés aux constructions citées) ? Alors qu’il confond des clous d’arpentage placés en 1874 devant Khéops avec des mesures d’angle de la pyramide, lorsqu’il brasse allègrement des Incas avec des Aztèques, ou encore quand il prétend que l’on peut respirer sans danger de l’air 80m sous la surface ? Très peu probable.

David Gill, astronome ayant procédé à des mesures de Khéops avec les clous d’arpentage

La méthode Pouillard, elle est cinématographique. Il nous refait Les dents de la mer.

Pendant 1h20, soit les deux tiers du film, Spielberg nous fait attendre le requin. Les silences volontaires de Pouillard, sa prétendue ouverture d’esprit renforcée de « je ne sais pas », elle a la même fonction que l’absence du requin. Faire monter le suspense.

C’est pour ça que LRDP a marché ; parce que le film donne l’illusion au spectateur qu’il a un rôle à y jouer, qu’il peut y être actif, en se posant lui aussi des questions à partir des éléments apportés. A l’inverse de Spielberg qui doit résoudre le problème posé par le requin pour terminer son récit, Pouillard peut tout laisser en plan à la fin de LRDP et offrir une fin ouverte : « Seuls les faits comptent. Et mon informateur se tient à la disposition de tous ceux qui voudraient participer à ce gigantesque travail de compréhension auquel il nous invite tous. »

Le problème, c’est que l’informateur c’est Grimault et que les GriPoo ont implosé. Le problème, c’est que LRDP se termine sur des menaces apocalyptiques de fin du monde que le « secret des anciens » peut empêcher, et qu’entre Pouillard qui a pour partie désavoué ce message (mais pas le secret), et Grimault qui craint tellement la fin du monde qu’il a dû avoir la main forcée par les contributeurs mécontents pour fignoler un mauvais film en 8 ans, LRDP se retrouve à claudiquer.

« Il nous faudrait un plus gros bateau », Les dents de la mer

Sous la vidéo de Legend plusieurs commentaires critiquent ou moquent l’intervenant, et également l’hôte de l’émission qui donne ainsi du crédit à des balivernes, et en prime ne cesse de couper la parole.
Avec une extension de navigateur telle que Return YouTube Dislike, on obtient une estimation de 12 à 15% de dislikes sur la vidéo de Legend après 24h. A titre de comparaison, Pouillard fait nettement mieux que l’ex-patron du Mossad, vidéo pour laquelle la désapprobation est d’environ 60%, mais pire que Bernard Arnault où les dislikes avoisinent les 10% seulement.

Il est probable qu’au milieu de ces réactions négatives, parmi ceux qui prendront le temps de contredire, d’argumenter, et simplement de se renseigner, certains se retrouvent demain à écrire contre les théories nullardes de Pouillard, à faire une vidéo sur Instagram ou à prendre le temps de pointer ses erreurs au détour d’un podcast.

Cela fait quatorze ans qu’on y est, par intermittence. On est historien, archéologue, anthropologue, historien de l’art, mathématicien, informaticien, ingénieur, plein d’autres formations et professions encore. Alors voilà, pour celui ou celle qui nous fera signe demain, parce que la vidéo de Legend l’aura énervé, j’ai un seul message : Venez. On a des chips.

« Je suis même content que tu sois venu chez nous, j’aimerais bien que tu restes. On va manger des chips ! », La classe américaine

Émancipation

A titre personnel, je crois qu’il n’y a plus grand-chose de sérieux à dire concernant Pouillard. En 14 ans de réactions à LRDP, Gizeh 2005, BAM, Perception, ou Barabar, les trop nombreuses incohérences, les contradictions, les absurdités et les impostures ont été mises en évidence et sont accessibles en ligne.
Continuer à traiter avec un minimum de sérieux ses élucubrations se résumera trop souvent à des listes comme ci-dessus.

Attention cependant, je ne suis pas en train de dire que c’est inutile, comme certains experts à la petite semaine aimeraient le faire croire, prétendant que la critique de la pseudo-archéologie est un « truc à la portée d’un gosse du collège ». Sans critiques claires, la désinformation a droit à des portes ouvertes, et la vocation première du debunking ne doit pas être tant de prouver que l’autre a tort, mais plutôt de mettre à disposition des éléments qui expliquent pourquoi il a tort.

Au risque de rappeler une évidence – pas plus que Grimault et les autres alternatifs – Pouillard n’a pratiquement pas réagi aux multiples critiques précédentes qui lui étaient adressées. Il n’a pas revu sa copie, il n’a pas modifié son récit blindé d’erreurs, il n’a pas arrêté de le produire. Les multiples réactions en ligne (Alexis, AstronoGeek, Defakator, Faustine, Gollum Illuminati, Irna, Nioutaik, Nota Bene, Ordre spontané, Les revues du monde, Temps mort, La tronche en biais, Tsuki, Web, Yokho et tant d’autres) n’ont pas eu d’impact évident sur son propos pseudoscientifique fumeux.

Et mon listing un peu plus haut ne lui est d’ailleurs pas adressé (pas plus qu’à Pley) ; il est potentiellement là pour ceux qui se posent des questions parce qu’ils ont vu passer une incohérence. Et tout notre propos c’est d’indiquer qu’il y en a d’autres, plein d’autres, un ramassis de n’importe quoi qu’il suffit juste de gratter un peu afin que le montage s’effrite. Démontrer la fraude en appuyant sur certaines incohérences, et donner des éléments étayés.

Quand l’hôte de Legend pose la question : «  [G.P.] Il y en a qui n’ont pas apprécié le film. Pour quelle raison ? », Pouillard lui répond « [P.P.] D’abord on n’est pas universitaire à la base et ça c’est pas souvent très bien vu (…), historiquement tout ce que je viens de te raconter ça n’a aucun sens. » Et la seule critique précise qu’il retient va en réalité dans son sens puisqu’il évoque des personnes qui en voyant Bâtisseurs de l’ancien monde ont pensé que la machine d’Anticythère était « un fake ».

Or, cette critique n’a été émise par aucun des noms précédemment cités ; elle provient probablement de spectateurs quelconques, mais pas d’une analyse détaillée ou d’un réquisitoire en vidéo, encore moins du monde universitaire.

Pouillard noie le poisson.

« [G.P.] Tu vas aller voir les commentaires ? » La réponse est lapidaire, « [P.P.] Non. »

Guillaume Pley : « Je vous mettrai les liens » – YouTube

Marc Bloch dans son magistral Apologie pour l’histoire note : « Il serait puéril de prétendre énumérer, dans leur infinie variété, les raisons qui peuvent amener à mentir. Mais les historiens, naturellement portés à intellectualiser à l’excès l’humanité, feront sagement de se souvenir que toutes ces raisons ne sont pas raisonnables. » Et plus loin, « Que l’insulte au vrai soit un engrenage, que tout mensonge en entraîne forcément à sa suite, beaucoup d’autres, appelés à se prêter, en apparence du moins, un mutuel appui, l’expérience de la vie l’enseigne et celle de l’histoire le confirme. »

Je suggère donc d’aller dans une autre direction, car la réponse à apporter à LRDP, BAM, etc, n’est plus tant scientifique qu’artistique. Il faut renvoyer cette production au matériau premier qui la compose : le film.
On parle beaucoup du fond, mais on oublie peut-être la forme.

Les éléments qui contredisent LRDP et consorts, qui indiquent les mensonges et les omissions volontaires de Pouillard ont largement été renseignés. Dans bien des cas, il suffit donc de partager un lien, une vidéo, un article, pour retrouver les erreurs, manquements, manipulations et hypocrisies des films détaillés.

« "Alors tout cela c’est du mensonge", me suis-je entendu reprocher. J’ai tout de même répliqué : "Du mensonge, oui, mais vous auriez pu employer le mot fiction, qui est plus courtois." » s’amuse Jorge Luis Borges.

Qu’à cela ne tienne, pour la deuxième (et dernière) Pley d’Egypte il sera question de cinéma, et de fiction…

Bordel, réveillez-vous ! Il y a forcément une logique. Tout finira par concorder, j’en suis persuadé. Sinon, ça ne vaudrait pas la peine de continuer. (…)
Tout crime a sa logique propre. Tout a une signification. Si nous n’y arrivons pas, c’est probablement… que nous avons négligé un fait évident. Examinons les faits.
Primo : en 6 mois, 345 meurtres commis dans la ville. Les victimes varient en âge, sexe, statut social et race.
Secundo : aucun de ces meurtres n’a de mobile apparent.
Tertio : du coup, les 345 meurtres demeurent non résolus.
Zéro preuve, mais un semblant de logique commence à émerger. Quelle est cette logique ? Qu’est-ce que ces 345 meurtres… ont en commun ?
Ils... ils ont en commun trois choses.
A : Ils n’ont rien en commun.
B : Ils n’ont aucun mobile.
Et C : ils sont non résolus.
Les affaires non résolues le sont souvent moins par manque de preuves… que parce que nous n’avons pas assez observé les faits. En principe, on recherche la cause. Alors que si on avait examiné les conséquences, on n’en serait pas là.
 
Petits meurtres sans importance (réal. Alan Arkin)

Laurent Tlacuilo – juillet 2026


(À suivre !)


Les titres sont issus de la filmographie de Will Smith.

Films :

Chacun sa vie, réal. Claude Lelouch, 2017

La classe américaine : Le grand détournement, réal. Michel Hazanavicius, 1993

Les dents de la mer, réal. Steven Spielberg, 1975

Articles :

Paul Conge, « Exorcisme, médecine illégale, dérives sectaires : enquête sur Jacques Grimault, le gourou des pyramides », Marianne
https://www.marianne.net/societe/laicite-et-religions/exorcisme-medecine-illegale-derives-sectaires-enquete-sur-jacques-grimault-le-gourou-des-pyramides

E. Ghoneim, T.J. Ralph, S. Onstine et al. « The Egyptian pyramid chain was built along the now abandoned Ahramat Nile Branch »
https://www.nature.com/articles/s43247-024-01379-7

Gollum Illuminati, Jaco Patrolman, Laurent Tlacuilo & Rationnelitude, « Perception – de la caverne de Platon aux chambres sonores de Barabar, avis sur une conférence de Patrice Pouillard »
https://irna.fr/Perception-de-la-caverne-de-Platon-aux-chambres-sonores-de-Barabar.html?lang=fr

Lorraine Redaud, « "Psychose délirante paranoïaque" : au procès de Jacques Grimault, complotiste devenu cyberharceleur », Charlie Hebdo
https://charliehebdo.fr/2023/02/societe/justice/psychose-delirante-paranoiaque-au-proces-de-jacques-grimault-complotiste-devenu-cyberharceleur/

Sites web :

Calculateur de distance
https://fr.distance.to/

iNaturalist – « Le colibri : un oiseau américain »
https://www.inaturalist.org/posts/99295-le-colibri-un-oiseau-americain-1-2

Hardware, forum – discussion autour de « La révélation des pyramides », 438 pages depuis le 20 décembre 2012
https://forum.hardware.fr/hfr/Discussions/Sciences/revelation-pyramides-sujet_104653_1.htm

Nahuatl Dictionary par l’université de l’Oregon
https://nahuatl.wired-humanities.org/content/welcome-online-nahuatl-dictionary

Return YouTube Dislike
https://returnyoutubedislike.com/

Vidéos :

Chaîne YouTube de G Milgram – « La médium star des médias Anne Tuffigo »
https://youtu.be/2A5gIu6OXdI?si=R3AyP2RUrq_Kq_v9

Passé Recomposé – « Les mystérieux clous de la Grande Pyramide »
https://youtu.be/5rZ_FLM6ljQ?si=flVIEthqCutlarQM

Documents historiques :

Codex Mendoza, édition facsimilé par Inky Books, 2025
Jules César, Guerre des Gaules, traduction Léopold-Albert Constans

Livres :

Claude-François Baudez et Pierre Becquelin, Les Mayas, 1984

Carmen Bernand, Les Incas – Peuple du soleil, 1988

Marc Bloch, Apologie pour l’histoire ou Métier d’historien, 1949

Jorge Luis Borges et Osvaldo Ferrari, Nouveaux dialogues, 1985

Michael Freeman, Ancient Angkor, 1999

Franck Monnier, Dans le secret des bâtisseurs égyptiens, 2023

Pierre Tallet et Mark Lehner, Les papyrus de la mer rouge – L’inspecteur Merer : un témoin occulaire de la construction de la pyramide de Chéops, 2021

Stefan Zweig, Magellan, 1938